Journal terreau 2) A quoi tenez-vous le plus ?

Mardi 07 avril 20

22 h : avant-hier, Joseph m’a envoyé une trentaine de photos de paysage de route prises en Chine et en Australie. Elles serviront tour à tour de bandeau d’accueil. Les contributions pour le concours continuent à affluer. Elles sont, elles aussi, magnifiques. Cette rubrique aurait mis en valeur le site de mon village. Son maire a fait une erreur qu’il me faudra, un jour, décrire. Anne m’a conseillé de ne pas laisser la colère de côté. Je lui ai répondu que je n’avais pas encore eu le temps d’avoir de ressentiment négatif dans cette histoire.

Dans l’hebdomadaire du canton, une thérapeute a construit un article autour de la pyramide de Maslow. J’ai écrit, ailleurs, tout le mal que je pensais de cette pire amie (je parle de la pyramide). Elle a, cependant, le mérite de me questionner sur la hiérarchie de mes besoins (qu’est-ce qui est plus important pour moi : manger du fromage de chèvre ou être lu ?).

Cette nuit, j’ai réfléchi à la manière dont je pourrais répondre au questionnaire de Latour.

Les questions paraissent simples, mais en préambule, il m’a paru plus commode de répondre à une des questions que l’auteur pose non pas dans cet article d’AOC, mais à la page 121 de son dernier petit livre Où atterrir ?  “À quoi tenez-vous le plus ?”. J’ai commencé à énumérer des réponses : je tiens à la santé de mes proches (ils assurent ma subsistance affective dont je me passerais difficilement) ; je tiens à la bonne santé du cosmos (si les lois de la gravité pouvaient encore fonctionner quelques années, je ne serais pas contre). En ce temps de pandémie, je tiens à la bonne santé de l’organisation du soin médical mondial. Je tiens à la bonne santé financière de la sécurité sociale qui me verse ma pension d’invalidité, je tiens à la santé organisationnelle du syndicat d’eau de Mayet, à celle de mes fournisseurs d’électricité et débit internet.

J’ai aussi listé, dans mon lit, les services plus ou moins étatiques auxquels je tiens : ceux qui assurent ma sécurité de propriétaire terrien (plus de 4 hectares tout de même) ; d’automobilisme, de candidat à l’élection municipale, de consommateur. 

Quoi d’autre ? au milieu de cette dernière nuit, je me suis perdu dans mes pensées, j’ai eu l’impression que je pouvais lister tous les êtres, choses, institutions qui m’entouraient. J’ai compté un à un mes moutons et, de fil en aiguille, je crois que je me suis endormi.

23 h 20 : À quoi tenez-vous le plus ? Je tiens à ce que les peupliers de mon voisin agriculteur ne me tombent pas sur la tête lorsque je vais chercher mon courrier. Cela j’y tiens vraiment.

Mercredi 08 avril 20

18 h 30 : à quoi tenez-vous le plus ? Le plus difficile dans cette question, c’est “le plus”. Il ne s’agit plus de se raconter d’histoire, il faut se demander quel est le terrain de subsistance matérielle que l’on a “le plus” la trouille de perdre. Pour ma pomme, ce terrain, d’attachement, c’est la sécurité sociale. Je dois ma pension d’invalidité au médecin-conseil et à ses secrétaires qui travaillent dans des bureaux situés avenue Bollée au Mans : l’une des 101 caisses primaires réparties sur le pays. En ce qui concerne les bureaux plus lointains, j’ai une vision moins claire : je sais que ma pension d’invalidité provient de la branche maladie du système général. J’imagine de plus nombreux et plus grands bureaux qu’au Mans, car je sais, grâce à wikipedia, que la branche a versé durant l’année 2018, 261 milliards d’euros de prestation, soit près d’un quart des prestations sociales.

Ces trente dernières années précédentes, lorsque j’étais jardinier, éducateur, formateur, je recevais un salaire mensuel dont le mécanisme d’attribution me paraissait assez obscur. Aujourd’hui, c’est plus que le pompon : je suis infiniment plus infirme. Je suis encore plus incapable de décrire le cheminement que font les euros pour arriver jusqu’au versement de ma pension d’invalidité qui assure ma subsistance.

De la même façon que mon accrochage à cette branche me parait abstrait, mon possible décrochage, l’est aussi… C’était surtout vrai avant la pandémie. Grâce à elle, je sens ces jours-ci un peu plus de quel bois est fait la sécurité sociale. Les frais de santé explosent, les sources de ressources s’effondrent. Deux éclairs foudroient la branche sur laquelle on m’a attaché. C’est encore lointain, mais j’entends l’orage ; c’est encore le brouillard, mais la vie de pensionné me parait plus concrète.

Plus tard : derrière, devant, dessous (je ne sais pas trop) cette pension d’invalidité, il y a l’État français et l’Union européenne. Je tiens à ce que ces institutions tiennent.

À quoi tenez-vous le plus ? Je tiens à respirer, manger, boire sainement. Je ne sais pas si je tiens à cela politiquement ou viscéralement. C’est sûrement à mi-chemin entre les deux : entre mes gnoses d’écologue et mes os victimes du cancer des agriculteurs, il y a un truc qui me fait tenir à la santé. L’été dernier, un comice a été organisé dans mon village. Comment décrire mes sensations lorsque, en fin d’après -midi, je me suis, tout de même, décidé à m’y rendre. Je fais court : une nausée grandeur nature : au milieu de la place : deux immenses machines de traitement phytosanitaire. Mon esprit a bouilli et mon sang s’est glacé. Les organisateurs ? Des “ennemis” (au sens utilisé par Latour en 2017). Les gens festoyant ? Des trop neutres. Mes seuls alliés cet après-midi-là ? Mon épouse, un ami.

À quoi tenez-vous le plus ? Je tiens à la sécurité sociale et à la nature sécurisée, mais je ne suis pourtant pas, ici, en train d’écrire sur un blog qui défend explicitement l’espoir de l’agriculture biologique ou la mémoire du conseil de la résistance. Ce à quoi je tiens “le plus”, finalement c’est de pouvoir autodécrire mes implications. Je tiens à être un “quasi sujet” plutôt qu’un “quasi objet” (Latour, 2012). Je tiens à pouvoir m’autodécrire, même si je ne sais pas le faire du premier jet, même s’il me faut quotidiennement retrouver mon stylo bille ou mon clavier pour recommencer à saisir quelques-uns de mes liens aux “terrestres” (Latour, 2017). L’autoécriture fut, pour moi, une affaire d’école, puis de classe sociale. Elle est devenue, en vieillissant, l’affaire d’une école de la géoclasse. Je me suis demandé, tour à tour, qu’écrire ? Que faire ? Puis : que me font écrire mes différents terrains ? En simplifiant : Amiel, Lénine, puis, donc, ici, Latour (ou les trois réunis en bloc : Thoreau)

“Que faire ?   D’abord décrire. Comment pouvons-nous agir politiquement sans avoir inventorié, arpenté, mesuré, centimètre par centimètre, animé par animé, tête de pipe par tête de pipe, de quoi se compose le Terrestre pour nous ?” (Latour, 2017, p.119).

D’abord décrire : la terragraphie répond, en partie, à cet impératif latourien. Elle lui réserve, peut être et aussi, un drôle de tour ?  

Jean-Paul Sartre (1938), La nausée, Gallimard, Paris

Latour Bruno (2012), Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, la Découverte, Paris

Latour Bruno (2017), Où atterrir ? Comment s’orienter en politique la Découverte, Paris

En résumé :  Après avoir évoqué mon terrain universitaire de graffeur (et de gaffeur) de texte de recherche, je décris, ici, les terrains auxquels je tiens le plus pour substituer. L’exploration n’est pas facile, car je vis, comme tout le monde, dans un entremêla de mondes multiples. À la question de Bruno Latour : à quoi tenez-vous le plus ? Je réponds : « à la sécurité sociale ». Je tente, alors, de décrire ce terrain qui me parait un peu plus concret depuis la crise du coronavirus. J’évoque, aussi, succinctement comment je compte sur mes alliés de l’agriculture biologique pour défendre ma santé (quasi-objective) qui a couté si cher à l’État ainsi que sur mes alliés de l’écriture de reprise, pour défendre les quasi-subjectivités qui me sont chères.

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