Journal terreau 3) De l’autre côté de la barrière

Vendredi 10 avril 2020

16 h : L’ancien entraineur de football, Elie Baup s’exprime à propos de la pandémie ce matin dans le journal la Provence : « ça ramène les pieds sur terre [1]». Venant d’une personnalité réputée pour avoir déjà « tendance à les avoir », l’aveu a certainement du poids pour les gens du foot et/ou du sud de la France. Le virus nous plonge dans l’hyper synchronisation du quotidien. On nous annonce que la moitié des gens de la planète est appelée à adopter les mêmes gestes barrières. Même s’ils disposent de plus ou moins de ressources (eau, savon, espace) pour s’y coller, il semble, a vue de nez, que la majorité d’entre eux pourrait prononcer cette même phrase « ça ramène les pieds sur terre ». L’hyper synchronisation se situe aussi de ce côté de la barrière. Il y a un virus qui pompe l’air de toute l’humanité et il y a toute une humanité qui aimerait bien ressentir la terre sous ses pieds. Jusqu’à ce matin, ce vaste nouveau climat politique me rassurait. Mais, en lisant l’article du politiste du climat belge, François Gemenne, je me suis demandé s’il n’avait pas (un peu) raison d’écrire que « ce qui nous arrive est une catastrophe pour le climat[2]». Ses arguments sont les suivants :  l’histoire récente montre que les reprises d’activité ont toujours été accompagnées par un fort rebond de pollution ; et il n’est pas encore acquis que cette reprise s’organise selon des pratiques nouvelles. Pour Gemenne, tout laisse à penser que les « plans de sauvetage s’apparenteront surtout à une bouée de sauvetage inespérée pour des industries liées aux énergies fossiles [3]». Il est même possible que des lobbies utilisent la crise pour réclamer l’abandon de réglementations environnementales (c’est déjà le cas de l’Agence américaine de Protection de l’Environnement : l’EPA[4]).

D’un point de vue plus philosophique, Gemenne pense que le large consensus des habitants de la planète autour des gestes « anti-coronavirus » ne peut pas servir de répétition générale face à un consensus de gestes « pro-terre ».  Deux mécanismes bien humains l’expliquent : premièrement, notre trouille de contracter, et même de « contacter » le virus est plus intense que la crainte de changement climatique qui « touche » des pays éloignés. Deuxièmement, les gestes anti-virus font aujourd’hui presque l’unanimité, car ils sont jugés provisoires. Ce n’est pas le cas des gestes « pro-terre » qui ne pourront pas autant fédérer car ils seront, eux, irréversibles. On ne pourra pas « temporairement » les appliquer. Ils seront « irréversibles, sans retour en arrière. Il n’y aura pas de vaccin, pas de baisse de la température ni du niveau des océans, pas de retour à la normale.[5] »

Un argument de cet article paru ce matin dans AOC m’a particulièrement intéressé. Ce discours naturaliste qui voit dans le stupéfiant châtiment que nous inflige ce petit corona, une « forme de malédiction « terrestre » », ne nous aide pas à préparer la suite.  François Gemenne écrit que ce genre de raisonnement servira demain, au contraire « à valider les projets des survivalistes et des nationalistes, qui se rejoignent sur bien des aspects : la limitation des échanges, la fermeture des frontières et un monde où chacun vivrait claquemuré chez soi, dans des communautés autarciques[6] ».

Samedi 11 avril 2020

9 h : comment imaginer le bien commun si nous nous projetons dans une politique du confinement ? C’est pour se prémunir d’une telle gageure que nous avons lancé dans notre village, dès les premières heures de confinement, un concours de texte et de dessin libre. Nous l’avons fait, car les thérapeutes sont unanimes pour conseiller à leur patient, victime d’un choc individuel, d’urgemment parler, écrire, dessiner. Nous l’avons fait, surtout, car il fallait urgemment montrer que ce choc collectif ne pouvait pas empêcher de poursuivre la fabrication de commun dans le village. Cet espace de mise en commun de contributions graphiques était tout à fait dérisoire. Mais, il avait le mérite de ne pas laisser la première page du site communal aux seules recommandations sanitaires. Protégeons-nous, protégeons nos proches, protégeons les services d’urgence, mais aussi, projetons-nous :  projetons nos projections pour demain sur une petite feuille. Profitons de la catastrophe d’aujourd’hui pour nous demander « et demain ? » (Fabien, Adèle)

Dans les premiers textes qui ont été envoyés, les gens ont commencé à dire les évidences qu’Élie Baup relayait hier matin dans le Provence : « vivement que les gens rêvent d’avoir un jardin » (Nanou), « vivement un retour à la terre » (Isabelle). En mettant ces contributions en ligne sur le site communal, nous nous disions que ces mots permettaient de réunir les habitants de notre village rural au lendemain d’un vote où deux listes (et une candidate isolée) s’étaient désunies.

Comment expliquer que dix jours après le lancement de cette initiative, un maire exige sa suppression immédiate ?  Comment expliquer qu’aux mesures barrières de la distanciation sociale, un maire ajoute « sa » barrière pour empêcher l’accès à une discussion commune qui commençait, petit à petit, à s’organiser ? Plutôt que d’incriminer tel ou tel humain, on peut, encore ici, incriminer les effets d’un non-humain sur nous-même. Wendy L. Brown écrit, ce matin, que le coronavirus « rend de plus en plus manifeste notre profonde connectivité mondiale et notre manque de protection[7] ». En quelque sorte, le virus ne s’attaque pas uniquement aux barrières de notre organisme, il s’attaque à la notion, à l’idée, au paradigme, même, de la barrière. L’espace d’une contribution commune a été réactivé sur un site dont l’accès est à la fois communal et mondial (il a était réactivé, car il est en place depuis deux ans hors de la page centrale) au moment, ou par ailleurs, chacun dans le village, percevait à quel point « tout » va trop vite, trop anarchiquement, trop dangereusement. Le maire sortant a, peut-être, senti qu’il fallait rassurer ses administrés en suspendant cette démarche contributive qui pouvait devenir virale. Voilà pour une petite exploration de l’autre côté de la barrière.


[1] https://www.laprovence.com/article/om/5957384/elie-baup-le-sujet-numero-un-cest-la-sante.html9h 

[2] https://aoc.media/opinion/2020/04/09/habiter-la-terre-au-temps-des-pandemies/

[3] ibid.

[4] ibid.

[5] ibid.

[6] ibid.

[7] https://aoc.media/entretien/2020/04/10/wendy-brown-les-frontieres-ne-sont-pas-des-gestes-barrieres/

En résumé : le coronavirus contraint au moins la moitié de l’humanité à réaliser les mêmes gestes barrières. Cette synchronisation gestuelle s’accompagne d’une synchronisation politique : un bon nombre de cette moitié d’humains est en train de se dire qu’un retour sur terre ne serait pas superflu. Parallèlement donc, du côté des humains, une autre barrière est en train d’être mise en place par tous ceux d’entre-eux qui tiennent à ce que la vie hors-sol continue. Cependant, de son côté de la barrière, le coronavirus a ceci de spécifique qu’il attaque l’idée même de “barrière”. D’où la nécessité, peut-être, pour le maire d’un village, d’exiger la pose d’une barrière pour interdit l’accès à une démarche contributive de graphes libres.

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