Journal de lecture 4) Augustin Berque (2009)

Jeudi 11 juin 20

21 h : retour d’un séjour tout au nord de la Manche et tout au bord de la Mer. J’ai photographié quelques plantes. J’ai admiré comme jamais ce bord de mer, les hameaux, les maisons de pierre. Nous avons rêvé d’en trouver une petite, un jour à vendre. La pluie nous a fait rentrer plus tôt que prévu. Et le retour dans la Sarthe fut difficile. J’ai l’impression que mon âme est restée là-bas. J’ai terminé aussi le livre de Berque. À défaut d’âme, j’ai ramené de la Manche vingt-cinq pages de citations. Il me faudrait les condenser en cinq pages. Le vocabulaire est riche, les mots ont une grande importance pour Berque. Il les recherche dans des dictionnaires de différentes contrées et lorsqu’il ne les trouve pas, il les invente. Si je me mettais à parler comme Berque, je pourrais dire que ce n’est pas mon âme qui a encore les pieds dans le sable, mais mon corps « médial » celui qui s’associe encore avec le milieu de ce pays du bord de mer. Tandis que mon corps animal est revenu dans le sud de la Sarthe, mon corps médial continue à se combiner en écho « avec la technique et le symbolique » du nord de la Manche (les constructions de pierre, le nom des hameaux).

Quand Berque résiste à Simondon

Vendredi 12 juin 20

Ce corps médial occupe ce que Simondon pouvait nommer la part de l’individuation sociale qu’il opposait à l’individuation psychique (individuation et non-individualisation, processus porté par une virtualité chorégraphique plutôt qu’une clôture topologique). Ayant travaillé les textes de Simondon avant de découvrir ce livre de Berque, j’ai eu du mal à comprendre comment le second peut ignorer le premier tout en développant une réflexion aussi analogue. L’ouvrage a été écrit il y a plus de dix ans, je me suis demandé si, depuis, Berque, s’était penché sur Simondon. J’ai découvert, ce matin, dans le blog « officiel » de la mésologie qui recense quelques vidéos et textes de Berque, que je n’étais pas le seul lecteur de Simondon à me poser la question. Sur ce blog, un plasticien philosophe, Ludovic Duhem, interpelle Berque avec la courtoisie qui s’impose : « loin de moi l’idée de reprocher à la mésologie et encore moins à Berque de ne pas connaître Simondon, au contraire, c’est bien une rencontre et un dialogue qu’il s’agit de produire ». Berque lui répond « qu’il n’a entendu parler de Simondon que très tard, et qu’il n’a, en fin de compte, pas eu le temps de l’étudier ». Nous sommes à l’automne 2016. Il est probable que le temps lui a manqué pour lire Simondon, ou tout simplement l’envie. Ce que je comprendrais : faire remarquer à un chercheur qu’il devrait dialoguer avec tel ancêtre : il n’y a certainement pas de meilleur moyen pour rendre ce dialogue impossible. Même si tout rapproche, par la raison, ces deux chercheurs, cette raison ne peut pas décider qui sera le spectre de qui. Dans cette même réponse adressée à Duhem, Berque précise que « le point de départ » entre lui et Simondon n’est pas le même. Je le cite : « Simondon s’est formé en philosophie des sciences, discipline prestigieuse, au cœur du sérail (Normale) et sous la direction d’un grand nom de cette discipline (Georges Canguilhem). Je me suis pour ma part formé sur le terrain, hors de la philosophie, longtemps mal assis entre deux chaises disciplinaires (la géographie d’une part, la sinologie puis la japonologie de l’autre), et n’ai fini par rencontrer la philosophie qu’à l’autre bout du monde et dans une autre langue, avec l’école de Kyôto ». Berque résiste à Simondon et cette résistance le rend sympathique de mon point de vue de chercheur périphérique. À ce niveau qui est le mien, j’ai aussi soutenu une thèse pour montrer, entre autres choses, comment avec Henri Lefebvre on pouvait lire Georges Simondon, en troquant le spectre de la déprime ontologico-génétique au profit de celui du romantisme révolutionnaire. Parler de matérialisme dialectique aux Simondiens (comme je l’ai fait lors d’un colloque sur Simondon et Marx) est une hérésie. Ceci est en soi amusant et donc nécessaire si l’on s’intéresse aux mondes possibles.

Berque résiste d’une façon encore plus robuste en opposant le cœur du sérail (de l’école Normale) à ses pas japonais. Cependant, lorsque je visualise Simondon, je le « vois » dans son atelier avec ses machines mécaniques plutôt qu’au centre de Paris. Berque n’a pas cette même vision géographique du milieu Simondien (et donc de son corps médial). C’est peut-être par un détour vers la biographie que Berque pourrait apprécier Simondon. Malheureusement aucun Simondiste, que je sache, n’a encore osé publier ce travail d’historisation concret.

Quelques empreintes biographiques

Dans ce livre écoumène ou sur ce blog de mésologie Berque donne à voir quelques traces de biographie. J’ai déjà relaté, dans le journal, le week-end philosophique sur le thème de la culture et de la nature que son père avait organisé dans Les Landes en invitant ses amis voisins, Henri Lefebvre et Roland Barthes. De nombreuses autres empreintes biographiques sont évoquées au fil des pages d’Ecoumène : empreintes des personnes, des lieux et des matières. Un triple index les répertorie : ces empreintes forment la matrice du livre qui a été mis en boite, comme le signe l’auteur, à Sendai au solstice d’hiver 1999. Comment comprendre cet ouvrage ? Quelle est sa trajection ? Quelle est son adresse de navigation, voire sa navigation adressante ? La trajection traverse la subjectivité et la subjectivité. Pour Berque elle fait que, par exemple, « la touffe d’herbe devient un aliment pour la vache ». Je l’ai compris ainsi en lisant la signature finale : Sendai, soliste d’hiver 1999 : le livre est une longue lettre de vœux adressée à des amis lisant le français. C’est un ouvrage d’implications mésologiques longuement ruminées.

Quelques exemples d’empreintes : les couloirs d’un hôtel japonais, en août 1999. Une discussion sur le statut de la réalité avec l’astrophysicien Kenneth Brecher. Ce dernier est rebelle à l’argumentation de Berque « quelque peu terrienne ». L’astrophysicien prend l’exemple d’un crayon. « Il commence par le localiser dans l’espace-temps, puis entreprend de l’analyser : forme apparente, masse, composants… Pour terminer, il baptise cela “crayon”, et annonce : “Un crayon, c’est ça !” Le géographe (Berque) de son côté, prend le crayon dans sa main, l’examine, le manipule, et conclut : “C’est une chose pour écrire !” Ces deux démarches diffèrent : la seconde fait fond sur l’écoumène, la première en est abstraite ».

Presque un an plus tôt, Berque est invité à passer un mois dans une autre ville du Japon que Sendai. Il emporte avec lui uniquement le livre de Maurice Merleau-Ponty La Phénoménologie de la Perception (1945) pour se forcer à le lire : « moi qui butais depuis dix ans sur ce problème (de la corporéïté) dont je sentais bien, mais sans savoir pourquoi, le rôle clef dans la dynamique de l’écoumène, la lecture trop longtemps différée de Phénoménologie de la perception, par un bel automne à Hokkaidô, fut une illumination. J’y ai trouvé la confirmation, étayée d’un énorme appareil de références en neuro-psychiatrie clinique (comme on appelle aujourd’hui cette discipline), de ce que je ne saisissais jusqu’alors — Leroi-Gourhan mis à part — que sur le mode des intuitions phénoménologiques d’un Watsuji, ou des formules absconses d’un Heidegger ». 

Plus loin dans le livre, Berque rajoute une précision bio- biblio-graphique : « en ce qui me concerne, quinze ans se seront écoulés entre le moment où, commençant à parler de “paysage empreinte, paysage matrice”, j’ai amorcé la problématique de ce livre, et celui où j’ai lu dans le Timée que la chôra est à la fois l’empreinte et la matrice de l’existence. Alors enfin j’ai pu mettre mon ontologie en boîte. C’était grâce à Platon, mais non sans la Terre, ses îles et ses déserts ».

Autre lieu biographique lié, cette fois-ci, à l’enfance d’Augustin Berque au Maroc, « le jardin d’Imintanout, était déjà pourtant un monde (…) j’ai ainsi construit des villes, creusé des mers et entretenu des réseaux routiers ; non sans la société de mes sœurs et de mes frères, parfois public, parfois main-d’œuvre ; ni sans les neiges du Haut-Atlas, en arrière, par une cluse d’où venait la vie de ce jardin ». Le cosmos est ici. « L’écoumène rapporte par le symbole nos gestes immédiats : le jardin est le théâtre d’un jeu d’échelles (…) qui va de l’univers à une main d’enfant.

À contrario, pour Berque, les modélisations urbaines (et même campagnardes) détruisent les théâtres où le jeu d’échelle est possible. C’est ce que révèle une énième empreinte biographique que l’ouvrage laisse échapper (un ours a, en effet, affolé la zone résidentielle Mitsubishi où l’université le loge. En laissant son empreinte, l’ours a réactivé le théâtre du jeu d’échelle. Tout comme le corona virus a pu récemment le faire en affolant une zone résidentielle bien plus large.

La matrice du livre ne se résume pas dans ces empreintes biographiques. Elle en est proche. Il ne s’agit pas de succomber à la subjectivation absolue. L’empreinte du livre, c’est d’abord les 272 pages d’écriture que Belin a bien voulu éditer. C’est aussi, donc, des lieux plus relatifs 1) Les landes (Berque, nom landais qui en gascon veut dire “le Brèche-Dent”) : le souci de la bonne formulation : renaturer la culture et reculturer la nature. 2) la discussion de couloir autour de la réalité d’un crayon : l’écoumène qui diffère de l’astrophysique. 3) Hokkaidô : le double pas de côté sur la corporéité des milieux face à la subjectivité et l’objectivité ontologique. 4) “Le retour à la chôra” : l’empreinte et la matrice de l’existence. 5) Le jardin d’Imintanout : le jeu d’échelle, la cosmogénèse et, à son opposé, la zone résidentielle Mitsubishioù.

Retour sur la nature de mon retour

Samedi 13 juin 20 : le retour à Lavernat, avant-hier, a été difficile. C’est en désherbant le parking que j’ai commencé à me réassocier avec ce milieu qui est pourtant le mien. Le corps animal attelé à une tâche, et de son côté, le corps médial qui mettait à jour un milieu médiant, pour Berque “un écoumène”. Travailler au sol, ce fut une manière de reprendre la mesure de l’échelle du lieu. La pluie des derniers jours a rendu l’arrachage des herbes facile. Des prises étaient possibles. Sans échelle, sans prise, il n’y a pas de retour possible. Il ne s’agit pas d’un retour à la nature, car celle-ci n’existe pas en soi, ici, comme ailleurs, détachée de notre vie domestique (et de domestiques vis-à-vis du lieu). Pas de retour à la nature, mais la nature de mon retour à la Coudraie est passée par le désherbage de quelques plantules hier.

Je peste souvent contre les multiples tâches d’entretien que nous impose notre environnement rural. Je rêve de vivre en ville ou même dans une maison toute neuve. Cependant, je crains aussi la modernité. Je crains la manière dont elle fétichise le symbolique (l’humain parlant) et la nature (la vie muette). La modernité les sépare tout en tentant de les réunir à sa façon, selon sa “culture”. La modernité ouvre une brèche, un gouffre et elle tente, conjointement, de pallier cette énormité (jardin de ville ou goudron de hameau de campagne pour donner un mauvais exemple). Pour Berque — et certainement pour beaucoup de gens dont je fais partie — ce palliatif est vu comme “structurellement incapable d’obturer véritablement” ce qu’il dichotomise ; il est incapable “de retrouver le sens des choses, puisqu’il procède lui-même d’une ontologie qui cantonne l’être de l’humain dans la non-étendue de la conscience”. La modernité empêche la trajection, c’est-à-dire ce “double processus de projection technique et d’introjection symbolique”. Elle empêche “cette pulsation existentielle qui anime la médiance” et qui “fait que le monde nous importe (…) charnellement, parce qu’il est issu de notre chair sous forme de techniques et qu’il y revient sous forme de symboles. C’est en cela que nous sommes humains, en cela qu’existe l’écoumène, et c’est pour cela que le monde fait sens”.

Toute la journée d’hier, je me demandais encore ce que je foutais au creux d’une vallée humide alors que l’air des plateaux du bord de mer me fait tant de bien. La veille, le voyage du retour avait pourtant été agréable. Anne avait conduit tout du long et nous avons chanté des airs peu amers. Mon corps n’est pourtant pas revenu entièrement. Corps médial dirait, donc, Berque. Corps social dirait Leroy Gourant, corps astral dirait Rudolph Steiner. Corps qui intériorise la psychologie des astres, du cosmos, des lieux. La vitesse de nos véhicules est peut-être trop rapide pour ce genre de corps là. Mais est-ce si grave ? La mondaNité ne doit pas être une pratique absolue : le monde (et ses machines, ses signes) lui-même nous aide à ne pas être de tout temps en phase avec lui.

Lorsque j’ai commencé à désherber tout en me disant que ce n’était pas totalement insensé de le faire, la prise du symbolique et du technique a eu lieu. Le “monde-me” (le « monde-me » est une expression bizarre qui mélange le sujet et son milieu)) suis retrouvé entièrement. Berque écrit que “notre environnement nous offre des prises parce qu’il est relativement stable par rapport à nous. Cela ne veut pas dire qu’il est inerte, mais que son inertie est plus grande que la nôtre. Cette échelle nous fournit le sol aporétique (le contraire d’une passoire) grâce auquel nous ne sommes pas en apesanteur dans le sans-base d’une mondanité absolue”.

Une géographie de combat

J’ai lu, il y a quelques semaines, le Petit manuel pour une géographie de combat de Renaud Duterme. Sa tonalité m’a semblé être celle d’un livre de messe. L’ouvrage de Berque invite bien plus fortement à s’engager dans cette géographie de combat. C’est en ce sens qu’il résiste, d’ailleurs, à Simondon.

En citant quelques-unes des empreintes biographiques qui ont motivé la matrice du livre, j’ai oublié une “historiette” révélée par Berque qui a cristallisé son aversion pour ce qu’il a nommé, ensuite, le courant “métabasiste” (celui des doctrinaires du “sans base”). Alors qu’il participait à un colloque sur Le Corbusier, “un des conférenciers, professeur dans une école d’architecture, fit une communication d’une teneur exemplairement bas-structuraliste, agrémentée de diapositives d’avions et de peintures de Mondrian”. Berque “en géographe rustaud”, lui a fait “observer que la pesanteur existe et a un sens du haut vers le bas, d’où l’intérêt d’une base quelconque”. Le formateur de la jeunesse lui répondit textuellement : “On en a fini avec la base !”  (Pour Berque “les avions eux-mêmes ont besoin pour base d’un plan de sustentation, sur lequel ils se maintiennent grâce à une tangible consommation de kérosène. En outre, il ne voudrait ‘pas habiter une peinture de Mondrian, parce qu’une telle chose n’a que deux dimensions et s’accroche aux murs, non l’inverse.”)

Le livre écoumène [comme le glossaire de mésologie que l’on peut trouver en ligne] a la tonalité d’une géographie de combat. Ce mot ‘métabasisme’ voilà une amusante arme pour combattre les ennemis. J’aurais aimé en connaître la prise pour répondre à ceux qui jugeaient ma soutenance de thèse (sur la prise en main philosophique des techniques) pas assez ‘méta’. Ce fut justement au prix d’un immense combat que j’avais réussi, pour une fois, à rester dans le lambda. Je le savais. Les ‘coups mènent’ ma recherche. Je peux maintenant écrire après avoir lu ce livre que ‘l’écoumène’ aussi.

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