Journal de lecture 6) Claude Raffestin (2019)

Claude Raffestin, pour une géographie du pouvoir, préface Anne Laure Amillat Sraz, ENS Éditions (2019)

Samedi 27 juin 2020

7 h 40 : ai commencé le livre de Claude Raffestin Pour une géographie du pouvoir. Publié en 1980, le livre a été réédité près de quatre décennies plus tard (2019). La préfacière de cette nouvelle édition, Anne Laure Amillat Srazy, identifie cet ouvrage de Raffestin, à un manifeste. Pour elle, l’ouvrage propose « une géopolitique critique » qui s’appuie sur la centralité d’une analyse relationnelle (des flux, des ressources de territoires, notamment). Raffestin est présenté brièvement : il fut professeur de géographie humaine à l’université de Genève de 1969 à 2000 (un collectif et un site [CollectTer] réunit l’ensemble de ses écrits).

Je note qu’il fut un lecteur d’Henri Lefebvre, qu’il se considère comme l’élève de personne et qu’il regrette de n’avoir pas de descendant intellectuel. Au risque de paraitre isolé intellectuellement et humainement, Raffestin a persévéré dans la défense de son système d’énonciation et de dénonciation. Après avoir lu un géographe, Lacoste, pour qui la géographie sert à faire la guerre, je vais me « coltiner » pendant quelques jours la lecture d’un géographe, Raffestin, qui a cherché à associer la doxa et la boxe. Olivier Orain le qualifie, à ce propos de « Doxeur » (2009).

L’ouvrage questionne la notion de pouvoir à travers celle de l’espace. Il n’est, donc, ni un ouvrage purement politique ni un ouvrage purement géographique. Il n’est pas, non plus, un ouvrage de pure géopolitique. Pour toutes ces raisons, le livre a sollicité de l’hostilité. Yves Lacoste se moque de cet ouvrage « sans carte ». La géographie politique de Raffestin n’est pas, à ses yeux, géographique : « s’il elle se référait à des cartes, elles ne pourraient pas montrer ces relations de pouvoir que l’auteur juge fondamentaux ». Un des collègues de Raffestin (Kestellot) regrette lui que l’ouvrage ne soit pas politique (« on ne pardonne pas à Raffestin d’avoir lu Marx sans se revendiquer marxiste »). Augustin Berque conteste qu’un livre de géographie politique convoque les sciences dures de la thermodynamique. La préfacière de 2019 s’étonne de la façon dont le préfacier de la première édition (Roger Brunet) expose aussi ouvertement des réserves (à propos de l’éclectisme et de la distinction qui est faire entre les notions d’« espace » et de « territoire »).

Dans le chapitre liminaire, Raffestin médite face à un tableau de Goya : Don Manuel Osorio de Zungia. Il voit dans ce tableau toute l’ambiguïté spatiale de la pratique du pouvoir. Vêtu de rouge, un enfant semble paisiblement contrôler les animaux qui l’entourent (oiseaux dans une cage, oiseau tenu en laisse, chats tenus au repos). L’enfant a le pouvoir, cependant il est aussi « l’enjeu de ces animaux. » (La violence des chats n’est, par exemple, que provisoirement tapie. L’enfant est alternativement « contrainte » [pour les chats] et « garantie » [pour les oiseaux]).

Ambiguïté : la survie de l’oiseau tenu en laisse n’est que relativement garantie, la contrainte exercée sur les chats n’est due qu’à la simple autorité de la présence de l’enfant. L’enfant ne peut faire peser sur ces animaux « l’ambiguïté de sa volonté ». Veut-il vraiment que l’oiseau reste en vie ? Ne souhaite-t-il pas stimuler la violence des chats ? Veut-il provoquer leur attaque pour réactualiser la contrainte et la garantie qu’il exerce sur les uns et les autres ? Pour Raffestin, ce tableau montre comment les relations de pouvoir s’inscrivent « dans une cinématique complexe ».

La cinématique mise en scène dans l’espace de ce tableau est celle d’un système de relation complexes « où » circule le pouvoir. Le pouvoir et le système de relation se fabriquent dans un même « temps » et un même « espace ». Il parait donc saugrenu, pour l’auteur, d’étudier « l’espace » sans interroger les systèmes de relation (qui s’y jouent) et les pouvoirs (qui les président) : voilà brièvement résumé, le projet de cet ouvrage. 

Dimanche 28 juin 2020

17 h 30 : retour du bureau de vote. Peu de gens.

L’auteur n’évoque pas du tout cela, mais quarante ans après lui, je peux me permettre de déformer ce qu’il avance. Si l’on considère comme lui (et comme Berque, aussi) le système de relation comme central, on peut se dire qu’il se déphase en deux dimensions contraires. L’une est figée et actualisée : c’est celle du positionnement et de l’occupation des places : l’enfant tient mollement la laisse de l’oiseau, le calme apparent des chats (mais le calme tout de même) : la mystification d’une éternité, voilà le pouvoir.

L’autre dimension est remplie de potentialité. Elle est faite de résidu, de coin, de recoin, de respiration, de schèmes virevoltants de possibilité. Le bondissement d’un chat. La main qui finit par lâcher la laisse. La cage qui s’ouvre. Ces possibilités ne se trouvent pas ailleurs que devant nos yeux. Elles sont là dans cette scène qui est devant nous. Elles ne sont pas seulement dans cet espace. Et elles sont l’espace lui-même.

Au centre : un système de relation. D’un côté : l’actualisation du pouvoir, de l’autre la potentialité de l’espace. De ceci, on peut déduire que la notion de pouvoir s’oppose à celle de l’espace. Le pouvoir est fixation, l’espace est source d’un jeu possible. Voilà ce que ne dit pas du tout Raffestin dans ces termes, voilà ce que je traduis à ma façon.

Lundi 29 juin 2020

Une élection municipale vient d’avoir lieu dans ma commune. La focalisation (tout de même relative) sur ce moment électoral tend à mystifier l’idée d’une égalité entre territoire et pouvoir étatique (à peine décentralisé). Je lis dans ce livre de Raffestin qu’à la suite d’Hegel, les géographes allemands ont cherché à idéaliser cette égalité entre l’État et le pouvoir. Ensuite « toutes les écoles géographiques: française, anglaise, italienne et américaine (…) ont ratifié ce présupposé philosophique et idéologique ». Cela conduit à faire de la géographie, une discipline « unidimensionnelle » ce qui n’est pas acceptable « dans la mesure où il existe de multiples pouvoirs se manifestant dans des stratégies régionales ou locales ». La géographie doit penser le multiple. Il n’existe pas « un », mais « des » systèmes de relation et les espaces (potentiels) ou les pouvoirs (actualisés) sont aussi légion.

Raffestin présente les systèmes de relation comme des mécanismes autonomes en proie au désordre (à l’entropie). L’effort fait, sur eux, pour les contraindre (comme les chats du tableau de Goya) à l’ordre (néguentropie) caractérise ce que l’on nomme le pouvoir. Celui-ci est nécessairement politique, car il n’existe pas de mise en ordre neutre détachée d’une visée sur la cité, même si celle-ci est réduite à l’espace d’une boite à chaussures. La politique de rangement ne se limite pas à tel ou tel espace. En conséquence, l’action (le pouvoir) sur cette politique (cette mise en ordre) ne se réduit pas à tel ou tel territoire politique désigné comme tel. Raffestin convoque Balladier pour montrer combien le pouvoir politique est tout simplement « congruent à toute forme d’organisation ». Comme pourrait l’écrire Augustin Berque, le pouvoir politique c’est simplement cela, mais ce n’est pas moins que cela.

Il n’est pas facile de sortir la géographie politique de sa logique étatique (et de ses dérivées). L’école géographique française a rejeté via Vidal (et le possibilisme) ce déterminisme. Elle a néanmoins conservé l’idée que la géographie étatique restait une nécessité, un passage obligé. Une géographie critique reste donc à produire, tant « cette géographie de l’État a été un facteur d’ordre qui a privilégié le conçu par rapport au vécu ». On retrouve ici une dichotomie qu’Henri Lefebvre développe dans plusieurs de ses livres. Le conçu de mon village, c’est, par exemple, celui que les listes de candidats ont produit dans leurs discours de campagne. Le vécu, cela peut être, en miroir, ces discours que les électeurs ont consommé. Mais cette dimension « municipale » est infiniment plus étroite que tout ce qui se conçoit et se vit à l’intérieur de cet espace administratif.

Raffestin utilise la distinction entre les codes syntaxiques et sémantiques. Les premiers font parler les structures du territoire (forme, dimension, topologie). Les seconds expriment ses fonctions. Dans le cas d’une stratégie de conquête territoriale, la logique syntaxique est moins efficiente que sa comparse sémantique. Ce n’est absolument pas le territoire objectif, concret « vécu » que déclame le prince dans ses discours, mais un territoire subjectif, imaginé, « conçu ». « Le prince “ne voit pas le terrain, plus même, il ne doit pas le voir autrement que conceptualisé sinon il n’agirait pas ». À l’occasion de ce second tour (et contrairement au premier tour) notre liste de candidats à l’élection municipale a communiqué uniquement selon les codes syntaxiques. Elle a décidé d’être hyper concrète en se référant uniquement à une expression publique, c’est-à-dire non privée, non subjective. (Je reviendrai, peux être un jour, sur un phénomène de pompe refoulante vis-à-vis de cette subjectivé). Notre liste a refusé toute stratégie de discours sémantique. À cinq ou six voix près, cette non-stratégie aurait pu nous faire gagner. La victoire revient à la liste qui a adroitement mis en avant, non pas un terrain objectif, mais une représentation subjective de celui-ci (adroitement, car les codes sémantiques de cette liste prônaient, inversement à leur stratégie, un réalisme objectif.)

Je suis d’accord avec Raffestin, c’est bien la distance que l’on opère avec le terrain qui rend l’action politique possible. Cette distance crée « l’espace ». C’est sur cet espace créé que l’on agit, et non pas sur l’espace réel. C’est exactement ce que remarquent les staffs de socioanalystes qui interviennent dans une organisation en crise. C’est à la lumière (et à la mise à jour) de ce qui se joue dans les systèmes de relation internes aux staffs (faits de jeu d’espace et de pouvoir), que se résout, plus ou moins clairement, la crise propre à l’organisation.

Vendredi 03 juillet 20

La suite de l’ouvrage m’a paru, cette semaine, moins passionnante. Peut-être parce qu’elle reprend des idées que j’ai travaillé (notamment en lisant Henri Lefebvre).

La terragraphie : ce qui permet d’accompagner cette connaissance sur le vécu et le conçu des systèmes de relation qui produisent le pouvoir et l’espace. Là aussi, saisir et décrire humblement ce que l’on peut saisir de ces systèmes sans système. L’espace et le pouvoir : potentiels et « actualités » produits dans l’immanence de vertigineux aléas relationnels. Autonomie de la conquête de l’espace, tragédie du pouvoir déjà conquis. Propulsée au milieu du tableau, la relation complexe du terragraphe avec ses graphes et ses terres : les unes, tenues en laisse, les autres prêtes à bondir.

Note : toutes les phrases entre guillemets sont extraites du livre de Claude Raffestin, Pour une géographie du pouvoir, préface Anne Laure Amillat Sraz, ENS Éditions (2019).

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