Préparation d’un cours sur la discrimination (1)

Vendredi 07 août 2020

17 h 15 : pendant les courtes vacances dans la Manche j’ai lu plusieurs extraits de livre :

  • Le travail au XXI -ème siècle (lu texte d’Alain Supiot, d’autres auteurs aussi, Steigler notamment : c’est un livre à commenter) ;
  • Discrimination : combattre les glottophobie de Philippe Blanchet (juste survolé, un livre acheté par erreur) ;
  • Les non-dits du travail social de Xavier Bouchereau (lu des passages, plutôt agréablement surpris) ;
  • Le Que sais-je sur la discrimination positive de Gwénaële Calvès (lu l’ensemble, mais sans réel intérêt) ;
  • La vie des plantes, une métaphysique du mélange d’Emmanuel Coccia (n’est pas réussi à accrocher, trop naturaliste à mon gout) ;
  • Le ravissement de Darwin de Carla Hustak et Natasha Myers (lu l’ensemble, je crois, des passages excellents) :
  • Histoire du travail social en France de Pascal Henri (j’en suis au début, j’apprends beaucoup) ;
  • La présence absence d’Henri Lefebvre (beaucoup lu, avec délice) ;
  • L’âge productiviste de Serge Audier (gros livre de plus de 900 pages, mais très facile et passionnant à lire [j’en suis au deuxième chapitre sur les destinées du marxiste].

J’ai pris des notes sur un cahier. Je n’ai pas encore fait l’effort de les reprendre d’une manière numérique. Trois thèmes ressortent de ces lectures, l’histoire, la science, la discrimination. La lecture croisée de l’histoire sur le travail “social” [Henri] “industriel” [Audier] et “post-industriel” [Supiot] est intéressante. Il me faudrait ajouter une lecture sur l’histoire de l’agriculture. Peut on dire que les travailleurs sont des travailleurs sociaux [Lefebvre] ? À l’autre bout de cette socialité, n’y aurait-il pas des travailleurs “asociaux” ? (Des gens qui, comme nous, jardinent, cuisinent, écrivent dans un espace intime, domestique). Entre les deux, les travailleurs de l’écoumène. Ceux qui associent le travail du milieu au milieu du travail. Il me faudrait développer. Une histoire reste à écrire sur ce travail situé à mi chemin entre le monde social et le monde asocial.

Ces jours-ci, c’est la préparation d’un cours sur la discrimination qui a trotté dans ma tête. Il faut donc, urgemment, que j’écrive dessus pour me débarrasser de ce parasite.

Le 02 juillet dernier, alors que je sortais d’un cours avec les animateurs sur le thème de la pédagogie, Damien, (le responsable de la formation des Moniteurs Éducateurs à La Fresque (à quelques pas du centre-ville de Devray) m’a proposé d’intervenir sur la discrimination le 8 septembre prochain. (Il m’a aussi proposé de faire un cours sur le thème de l’écriture réglementaire le 18 septembre, je crois). Ces interventions vont faire suite à deux premières séquences centrées sur le thème de la déontologie. Lors du premier cours, le groupe s’est penché sur des cas classiquement propices à un questionnement éthique. Le deuxième cours est venu après une période de stage. Cela a permis au groupe de travailler sur des situations vécues. Je pensais faire un rapide tour de table, mais le récit de ces situations a occupé toute la matinée. Il y a eu des témoignages sur des pratiques tellement sidérantes que j’ai renoncé à montrer le diaporama que j’avais prévu.

Je n’ai pas parlé avec ce groupe de la pratique du journal. Ou alors très succinctement. Il me semble, pourtant, que l’effort fait pour décrire concrètement un contexte institutionnel est bien plus parlant que sa dénonciation qui risque d’être entendue uniquement comme un propos moralisateur.

On connait l’exemple de Bruno Latour à propos d’une situation dans le bus. « Si vous constatez qu’un passager va s’asseoir sur un siège où vous avez placé votre bébé, l’énoncé que vous allez ne pas manquer d’émettre : “Il y a un bébé sur le siège” sera certes une constatation (…) mais vous l’énoncerez aussi pour faire réagir celui à qui vous vous adressez (…) Ainsi, “vous ne vous contentez pas d’énoncer un fait objectif — tous les passagers peuvent vérifier que le bébé se trouve bien sur le siège ; vous objectez vivement à un comportement qui écraserait ledit bébé sous le postérieur dudit passager. “Il y a un bébé sur le siège” est donc un énoncé à la fois constatif et performatif » (Latour, Face à Gaïa, p.80).

Latour invente cette histoire pour montrer que l’objectivité scientifique et la subjectivité politique ne sont pas des pratiques étanches. Les scientifiques ne sont jamais neutres lorsqu’ils décrivent un fait, ils s’impliquent, aussi, d’un point de vue politique. (Les climatosceptiques tentent adroitement de montrer que ce faisant, ces scientifiques perdent, alors, leur crédibilité). Concernant les travailleurs sociaux, le raisonnement inverse peut être fait. Ils ne sont jamais uniquement des travailleurs militants impliqués politiquement, religieusement, idéologiquement ou simplement passionnément vis-à-vis d’une cause qu’ils veulent défendre. Lorsqu’ils s’engagent, ils ne s’inscrivent pas seulement dans le performatif, ils s’impliquent (car les faits les touchent) aussi dans du « constatif ».

Quelques heures après avoir vu Damien, j’ai regretté d’avoir accepté cette proposition de cours sur la discrimination. Ce n’est pas un thème très stimulant “en soi” (contrairement à celui du « droit à la différence » qui s’englobe dans celui du droit à la ville, c’est-à-dire du droit à la contribution de l’urbanité). Tel que je me le représente, le thème de la discrimination me semble symptomatique de ces référentiels de formation du travail social qui s’appuient sur une approche normative (et donc aussi moderne) de l’existence terrestre. La personne est étudiée selon cette modernité « de la naissance à la fin de vie » à travers « les conditions de sa participation à la vie sociale ». Les sciences humaines, telles qu’elles sont convoquées, cadenassent toutes les situations possibles de l’existence (la discrimination comme l’insertion, par exemple). Le vécu du travail social (fait de consultation, notamment) est pris au piège d’une performance positive ou négative conçue par avance.

Il faudrait pouvoir montrer comment cette utilisation rationnelle des sciences humaines est une fiction. Une fiction qui s’ajoute aux fictions dénoncées par Alain Supiot (fiction du travail « marchandise » principalement). Des fictions« qui ont chassé vers les villes des masses humaines entières, privées de la possibilité de travailler les biens communs ». De son côté, la fiction des sciences sociales a dû être puissante pour chasser notre capacité spontanée “à faire avec”, “à faire ensemble” vers les référentiels professionnels du travail social. Lire ce genre de référentiel me donne envie d’être une poignée de porte ou un courant d’air : je ne veux surtout pas être l’une des « personnes» qu’un travailleur social transcendé par ce genre de référentiel pourrait approcher.

C’est pour cette même raison que je me suis finalement convaincu de l’utilité de faire ce cours (ou, plus généralement, de faire “des” cours) dans ce centre de formation proche de chez moi. J’avance en âge, et je me dis que statistiquement, la perspective d’être cette personne cernée par ces référentiels (des métiers du travail social) s’approche. Je n’ai pas uniquement la chance de pouvoir cultiver des plantes qui, un jour, peut-être, me soigneront. J’ai aussi la chance de pouvoir donner des cours à des professionnels qui me prendront, peut-être un jour, en charge. Mon activité (parcimonieuse) de cultivateur d’herbe et de formateur de travailleurs sociaux « en herbe » procède d’une même fiction prophylactique.

Homme, blanc, hétérosexuel, ni gros, ni nain, ni vieux, ni jeune, je ne suis pas victime ces temps-ci, il me semble, de discrimination directe. J’ai planté de la mélisse pour soigner ma future anxiété. Je peux, en complément, donner un petit cours sur la discrimination pour me dire que je vais pouvoir vieillir tranquille.  

Bertrand Crépeau Bironneau

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