Une pierre deux coups

Vendredi 16 octobre 2020

18h30 : L’abri est aujourd’hui vide. Toutes les affaires de bricolage sont dans la grange. Après le transfert, la semaine dernière, de sept cents livres (de la grange vers la chambre rouge) j’ai brassé ces derniers jours un nombre d’objets que je n’ai pas encore compté. Lorsque j’ai compté, durant ce nouveau rangement, c’était au mieux jusqu’à « deux ». J’ai envie d’écrire, un peu, sur ce contage binaire. C’était assez simple. En rangeant tel objet dans tel endroit, je me disais, parfois « une pierre deux coups » pour dire que cet objet avait au moins deux bonnes raisons d’être à cet endroit-là. J’ai lu, tout à l’heure, que beaucoup d’Européens comptent ainsi jusqu’à deux. En Grèce « une pierre, deux oiseaux », en Bulgarie « une balle, deux lièvres », (deux lapins en Roumanie), aux Pays Bas et en Hongrie « deux mouches d’un coup », en Italie, « deux pigeons avec une fève », en Pologne, « deux rôtis dans le même four », etc. Le décompte est identique pour tous les pays, sauf pour l’Allemagne où l’on se vante techniquement, seulement lors d’un « sieben auf einen Streich » : “un sept d’un coup”, soit 3,5 fois « une pierre deux coups », tout de même.

Pendant cette petite séquence de rangement, j’ai compté une fois jusqu’à quatre. Je me suis dit que le rouleau de grillage que je venais de ranger dans la mezzanine de la grange était, à présent, à sa place, car 1) je ne m’en sers pas souvent, 2) il est visible 3) il est léger (le plancher de la mezzanine est en torchis), 4) il est rangé quelque part !

Plus généralement, donc, j’ai compté jusqu’à deux, environ. Comme ce moment où il m’a fallu trouver une place pour la roue de secours de la remorque. J’ai essayé de la glisser entre une étagère et le mur. En le faisant, je n’ai réussi qu’à la coincer à mi-hauteur. Je me suis dit : « très bien, c’est sa place. “D’une pierre deux coups” : elle est rangée, visible en cas d’urgence, et son pneu ne va pas toucher, en attendant, l’humidité du sol.

Plus tard : cette “pierre deux coups” ne survient pas à tous les coups. Il me faut un certain temps. Il me faut être pris complètement dans le travail. C’est à ce moment que cela peut arriver, et la pratique du rangement est typiquement ce moment où cela arrive. (Mais une “pierre deux coups”, cela doit certainement arriver aussi pour d’autres activités de bricolage que le rangement. Il faudrait que je sois attentif à cela.)

Si j’avais le temps de méditer paisiblement sur ce que je viens de décrire, je dirais que la petite trouvaille en matière de rangement est l’apparition d’un accord entre le lieu du bricolage et le corps du bricoleur. La trouvaille “panse” un hiatus, un obstacle, une discontinuité qui était devenue patente. (Simondon évoque cette idée de hiatus dans son livre Imagination et invention). L’objet traine sur le sol, il encombre le passage humain : il lui fait barrage soit “passivement” parce qu’il a été négligemment posé à cet endroit, soit “activement”, car cet endroit a été choisi pour une raison qui fut valable en son temps. (Cette raison étant devenue, au fil des jours, incompatible avec cette autre raison liée au besoin du bricoleur de circuler avec aisance dans son lieu de travail).

Autre objet de méditation possible : la nécessité de ranger met en lumière un problème. Elle montre que l’existence de tel objet (qui se détache du milieu) est négligée par le bricoleur. Et/ou alors que ce dernier se néglige lui-même en laissant l’objet (et par étendue, son milieu) lui empoisonner l’existence. Comme l’écrit Bernard Stiegler, la personne installe, dans ce cas-là, “une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments”. Ces choses sont reconnues “mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter”. En quoi cette reconnaissance soumise pose un problème ? Eh bien, elle place la personne, elle-même, dans une situation de hiatus, de discontinuité avec son processus d’individuation et alors sa soumission entraîne chez elle “un sentiment de futilité, associé à l’idée que rien n’a d’importance”.

Dernier point : dans un milieu où tout baigne, le rangement n’est pas nécessaire. La personne “s’individue” au rythme de son milieu. Tout est à sa place (au moins pour la personne). Les potentiels de son milieu et de son organisme s’actualisent, sans heurt, en temps et en lieu voulus. Lorsqu’un problème de rangement surgit, le milieu et l’organisme qui se comprenaient (au sens propre) l’un l’autre doivent clarifier leur position. Un dialogue doit avoir lieu. Si les conditions ne le permettent pas, l’ambiance devient invivable et pesante. Les potentiels ne sont plus visibles. Seules dominent les actualités “figées” du milieu et de l’organisme. En commentant Winnicott, Stiegler a la bonne idée d’évoquer la notion (et la pratique) de “l’espace potentiel” : c’est à ses yeux, un espace “où l’existence autonome de la personne ne s’oppose pas à l’hétéronomie du milieu” : un espace, où au contraire, la personne “adopte” son milieu, ses choses, comme un défaut nécessaire (une altérité, un tout autre que de l’humain) “qui donne le sentiment que la vie vaut le coup d’être vécue”.

Anne s’est tendrement amusée de ma manie de déplacer, re-ranger les choses de la maison. Elle sait que j’aime pouvoir les soulever, les déplacer, les nommer, les affectionner, bref les “ré-adopter. Elle sait que je n’aime pas tant l’ordre que ce plaisir de brasser voire d’embrasser les objets. Elle connait l’enjeu. Les choses (techniques) sont dans le langage de Stiegler des pharmakons : des remèdes et des poisons. Pas seulement l’un ou l’autre. Les deux. Potentiellement utiles et empoisonnantes (elles peuvent me servir, et m’asservir). Cette embrassade des choses, c’est une pierre deux coups, une manière de me prémunir de faire de ces choses… des malaimées et des mal-aimantes.

SIMONDON Gilbert, Imagination et invention (1965-1966), Édition établie par N. Simondon et présentée par J-Y. Château, Paris, Les éditions de la transparence, Philosophie, 2008

STIEGLER Bernard, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie, Flammarion, 2010

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