Une définition impliquée du métier d’éducatrice

Éduquer dans le « vivre avec » ce serait un peu tout ça… :

Chanter, jardiner, jouer, planter, monter à cheval, s’amuser, cultiver, lire, courir, marcher, dessiner, rire, s’épuiser, s’énerver, partager, recadrer, crier, parler, gronder, pleurer, travailler, écrire, aimer, s’ennuyer, se fatiguer, apprendre, découvrir, s’instruire, inventer, construire… ou encore, se coucher, dormir, se lever, se réveiller, s’habiller, se déshabiller, manger, goûter, cuisiner, se laver, mais aussi… conduire, nettoyer, plier le linge, le ranger, réparer une roue crevée, nourrir les chiens, les chats, les chevaux, les poules, le canard…

Telle serait ma définition, peu orthodoxe et non exhaustive du « vivre avec ». Et dans ces gestes du quotidien, le travail de l’éducatrice serait le suivant : responsabiliser, reconnaitre l’autre, sécuriser, rassurer, encourager, écouter, soigner, panser, guérir, se questionner, réfléchir à sa place d’éducatrice, provoquer la relation, prendre de la distance, s’impliquer, faire avec, laisser faire, investir, souder le groupe, agir, oser… pour finalement… éduquer.

Toutes ces actions ont été les supports de mon travail durant dix mois. J’ai accompagné des enfants et adolescents en difficulté vers leur autonomie tout en vivant avec eux.

Je pose mes valises en février 2010 dans un lieu de vie. J’ai intérêt à être bien accrochée parce que, fini les congés ! Un lieu de vie ? Qu’est-ce que c’est ? C’est une microstructure où les adultes encadrants sont appelés « permanents ». C’est-à-dire que ces derniers vivent une partie de la semaine sur le site. Les lieux de vie proposent, par le petit nombre d’accueillis et cette présence permanente des adultes, un accompagnement de proximité et un partage de la vie quotidienne.

Ce lieu est un accueil mixte d’enfants et d’adolescents orientés par l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance). Aujourd’hui, les sept jeunes ont entre 9 et 18 ans, mais l’agrément est prévu de 6 à 21 ans. Deux de ces jeunes sont scolarisés en IME, deux autres au collège et enfin, trois en école primaire. Ces jeunes peuvent venir de foyers, de familles d’accueil, d’hôpitaux psychiatriques ou encore de leur propre famille. «Il n’y a pas de lieu pour psychotiques, délinquants ou schizophrènes, mais des lieux qui accueillent une personne, quel que soit son symptôme».[1] C’est un peu ça les lieux de vie…

Je m’apprête à découvrir le travail avec des enfants et des adolescents en difficulté, il va me falloir de l’énergie et Deligny nous a dit : «ne leur apprends pas à scier si tu ne sais pas tenir une scie; ne leur apprends pas à chanter si chanter t’ennuie; ne te charge pas de leur apprendre à vivre si tu n’aimes pas la vie.»[2]

J’ai appris à rencontrer les sept accueillis, nous nous sommes apprivoisés, et nous avons créé des liens. «Créer des liens? Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre…» [3]

Comment se sont créés ces liens ? En partie dans « le vivre avec », dans l’accompagnement au quotidien, en partageant du temps. Quelques questions viennent alors à l’esprit : comment peut-on garder sa place d’éducatrice, son rôle éducatif en vivant en continu avec les accueillis ? Comment ne pas oublier ses missions de permanent qui consisteraient à diriger l’enfant ou l’adolescent vers l’après-lieu de vie ? Alors qu’il n’est pas obligatoire d’être formé dans le secteur du travail social lorsqu’on est permanent, la capacité de se remettre en question est-elle possible ? Toutes ces questions, et puis d’autres encore : j’ai ressenti à plusieurs reprises une fatigue due à un manque de recul dans mes interventions éducatives. Comment ai-je réussi à pallier ce manque vis-à-vis des usagers ? Comment l’équipe éducative a pu répondre aux demandes des accueillis en évitant de prendre une place de parents, place particulièrement induite dans le « vivre avec » ?


[1] Transition n° 41, Les lieux en l’état, Paris, septembre 1997, p.133

[2] Fernand DELIGNY, Graine de crapule, Édition du Scarabée, Clamecy, 1960, p.42

[3] Antoine de SAINT-EXUPERY, Le petit prince, Editions Gallimard, Evreux, 1999, p.71-72

Extrait de : une éducatrice en pyjama, Chloé Delaloy (1987-2012). L’ouvrage sera prochainement réédité par l’association terragraphe.

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