Hervé Coudrin soutient une thèse sur la pratique du journal de réminiscence

UNIVERSITÉ PARIS 8 VINCENNES/SAINT-DENIS

École doctorale 401 (Sciences Sociales) Laboratoire EXPERICE

Thèse de Doctorat en Sciences de l’éducation 

Titre : Écrire, après coup, une expérience pygmée. Contribution à une théorie et à une pratique du journal de réminiscence

Doctorant : Hervé Coudrin

Directeur de recherche : Pascal Nicolas-Le Strat

Date de soutenance : Jeudi 18 novembre 2021 

Résumé de thèse

En 1983, je commence, à 23 ans, un volontariat de la solidarité internationale. Une expérience de deux années chez les Pygmées Mbènzélé en République centrafricaine. Comment écrire, après coup, cette expérience ? L’hypothèse de cette thèse est que le journal de réminiscence peut être un outil pour cette écriture parce qu’il permet de construire une expérience, c’est-àdire mieux la comprendre en elle-même et dans ses effets. 

Au premier abord, on ne pense pas au journal (genre couramment associé au présent, à l’immédiateté) pour un écrit relié à la réminiscence (mot signifiant souvenir confus dans son sens commun, et se ressouvenir de ce que l’âme connaissait avant son incarnation dans l’un des sens philosophiques, celui de Platon). On ne pense pas non plus au journal, écrit dans le coup, pour une écriture après coup. 

Cette thèse voudrait montrer qu’au contraire, on peut relier expérience, réminiscence (notamment sa conception chez Platon) et journal, parce que des mots leur sont communs dont celui de pensée. Ecrire après coup une expérience, c’est la penser au sens de permettre son passage du stade empirique au stade expérientiel (du perçu au conçu). Penser plus et mieux est une expression-clé dans la philosophie platonicienne et s’applique aussi au journal. Grâce à cette reliance, l’utilisation du processus platonicien de réminiscence dans un journal peut être une méthode pour écrire, après coup, une expérience pygmée (conçue comme somme de l’expérience vécue chez les Pygmées et de ses effets jusqu’à aujourd’hui). 

En partant de cette expérience pygmée ayant des ressemblances avec le premier terrain en ethnologie, cette recherche est un parcours allant de la construction d’une conception du journal de réminiscence (comme outil de recherche et d’éducation) jusqu’à une application sur cette expérience singulière. 

Ce journal, qui reprend les caractéristiques générales des journaux, comprend quelques principes plus spécifiques dont le premier est la mise en œuvre d’un processus de réminiscence.  Il est la mise en écrit d’un mouvement de la pensée qui, partant du présent (observations, lectures, vues de photos ou d’objets…), est occasion de se rappeler de cette expérience chez les

Pygmées à Bélemboké ; puis par différences et ressemblances, aide à poursuivre la réflexion vers des Idées au sens platonicien ou des concepts (pour prendre un mot plus actuel). Par exemple, la vue d’un immeuble à Saint Brieuc peut conduire à penser aux huttes pygmées, puis à s’orienter par étapes jusqu’aux notions d’indépendance et de dépendance. Ce processus s’inspire de la conception platonicienne dans le dialogue Phédon. Il conduit à mieux comprendre le présent. C’est l’effet du détour par l’expérience vécue chez les Pygmées. Dans l’autre sens, il aide, dans l’après-coup, à mieux comprendre cette expérience initiale. Il permet donc de construire tant l’expérience passée que celle du présent.  Le journal de réminiscence a trois ancrages associés entre eux : 

-l’expérience vécue passée, constituée d’une triple distance (spatiale, culturelle puis temporelle), qui n’est plus sensible et pousse en conséquence vers le conceptuel, 

-le temps présent (où se vivent les effets de l’expérience passée, se déclenche la réminiscence et s’écrit le journal),

-la conception platonicienne de la réminiscence. 

Dans mon exemple, ces ancrages peuvent justifier l’idée d’un journal entre « Afrique et Bretagne », entre « Platon et Afrique » et entre « présent et passé ». 

Le journal de réminiscence part du présent. Les entrées se construisent grâce à plusieurs types de déclencheurs pris dans le présent mais aussi dans l’expérience vécue passée grâce à la vision de photos ou à la lecture (archives personnelles…). Le déclenchement est une étape importante mais pas suffisante. Le processus se poursuit avec des allers-retours entre expérience présente et expérience vécue passée. Des médiateurs contribuent à ce processus. De ma pratique, j’ai identifié un autre élément essentiel : la réalisation de petites marches ritualisées permettant d’écrire d’abord mentalement le journal.

La construction du journal de réminiscence est aussi favorisée par la liberté possible de style comme pour tout journal. Cette liberté et le contexte de ce journal permettent de s’inspirer de différents genres (littéraires ou non) et d’une quinzaine d’autres types de journaux. 

Au contraire de ma vision initiale, ce journal n’est pas un écrit rétrospectif relatant des souvenirs mais est tourné vers la recherche, la quête d’une « vérité ». Travail combinant accouchement et deuil, le journal de réminiscence est une réponse à la frustration obsédante de l’oubli, de la petite mort en quelque sorte d’un moment central d’un parcours. Cette frustration est remplacée par une forme d’atemporalité de ce vécu grâce au processus de réminiscence. En effet, ce journal combine deux mémoires : sa conception actuelle et sa conception antique (ne visant pas un passé personnel). Il permet d’associer le temps chronologique et le temps différent de la pensée. 

A la différence de la réminiscence proustienne liée à la mémoire involontaire, le journal de réminiscence s’inscrit dans une démarche volontariste à travers le choix d’archives de cette expérience passée pour démarrer une entrée ou pour servir de points de référence après une observation ou un fait du présent. Le mouvement est provoqué. 

Si l’expérimentation met en évidence la possibilité d’écrire après coup une expérience pygmée, reste la question de savoir si on peut atteindre l’objectif de la réminiscence platonicienne : un eurêka tenant dans la formule « Ah ! Oui, je le savais déjà ». Je suis arrivé à un eurêka mais pas à celui que j’imaginais (l’espérant par exemple dans les essences sous la forme de définitions claires de Bélemboké, de mon expérience pygmée ou du mot Kumu). L’eurêka a concerné le fonctionnement de ma pensée fait d’allers-retours entre expérience actuelle et expérience chez les Pygmées avec l’influence permanente de cette expérience initiale. On ne pense certainement pas, de la même manière, les notions de liberté, de dépendance ou d’indépendance quand on a connu Bélemboké, la situation des Pygmées. La « vérité » que j’ai trouvée (ou plutôt qui s’est dévoilée) est que vivre ailleurs comme volontaire dans un projet de développement aide plus tard à penser parce qu’elle fait sortir du « cadre ». Dans un après-coup, cela permet de répondre à une question de départ : pourquoi cette expérience vécue me hante-t-elle ? Elle hante parce qu’elle est présente quasi en permanence. Cela explique aussi pourquoi le journal de réminiscence peut être défini comme un journal de gratitude. 

J’ai longtemps pensé à une aporie quant à un eurêka sur le contenu, ne pouvant clairement définir ma relation à Mala et aux Pygmées, ce qu’est Bélemboké et ce que signifie la notion complexe de Kumu. Toutefois, je comprends mieux mon intuition d’une relation entre Mala,

Bélémboké et ce mot Kumu ;ainsi que le sens de la phrase paradoxalement banale et complexe :

« J’ai eu de la chance dans ma vie, j’ai vécu chez les Pygmées ». Je pourrais dire de nouveau : « Bien sûr ! Je le savais ». Mais ce n’est pas un eurêka complet. La poursuite de l’expérimentation est nécessaire. Mais on peut considérer que l’essentiel est moins de trouver des définitions qu’avoir le processus de réminiscence en action. 

A travers ce cas singulier élargissable à des expériences de l’ailleurs, le journal de réminiscence permet d’intégrer une expérience passée structurante dans son écrit au jour le jour. C’est un moyen pour mieux penser son expérience quotidienne et, en même temps, de mieux comprendre ses expériences passées ; de continuer à les construire avec ce cheminement conduisant à penser des concepts. 

Mots-clés contextuels : Pygmées, Centrafrique, Volontaire de la Solidarité Internationale. Mots-clés thématiques : expérience, écriture de l’expérience, réminiscence, journal, journal de réminiscence.

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Cher Hervé, ton texte suscite beaucoup de réflexions, de questionnements. J’ai le sentiment que ta thèse est importante en ce qu’elle est une véritable réflexion, élaboration, perlaboration d’une expérience « princeps » ou primordiale ou importante en tout cas et qu’elle fait avancer les choses sur : comment prendre en compte de telles expériences dans une vie. Je n’ai qu’une question pour toi ce soir: Quelle est la différence entre le Hervé Coudrin d’avant ce travail de réminiscence et celui d’après?

Cher Loïc,
Merci tout d’abord pour ta très belle question.
Je suis en train de préparer ma soutenance. Ta question mérite de prendre le temps d’y réfléchir. Mais peut-être est-ce les premiers mots qui viennent immédiatement sans réflexion qu’il faut partager, ce que j’appellerais le « cri du cœur » ?
Trois mots me sont venus : la passion de Platon.
Je pourrais maintenant ajouter : …la passion de ce mot réminiscence, de son processus.
Je pourrais aussi ajouter : beaucoup de lectures, d’écriture et de réflexion.
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Quelques commentaires par rapport à ta question :

1-Faisant une petite pause marche et repensant à ta question, je me suis demandé si tu avais noté « la ou les différences ». En vérifiant, je vois que tu as écrit « la ». Tu as eu raison. « La » permet d’aller à l’essentiel.

2-Ta question me ramène à ma thèse parce que je suis sûr qu’en prenant le temps d’écrire, cette question peut me permettre d’écrire quelques entrées de journal de réminiscence. Elle est dans le présent, je peux y penser dans le présent, et je peux faire un lien avec le temps d’avant (mon entrée en thèse), poursuivre ma réflexion et aller vers un concept ou tout moins une idée (ex. : l’effet d’une recherche, d’un doctorat…).

3-Ta question me permet aussi de repérer un autre point par rapport au journal auquel j’avais fait moins attention : l’interrogation d’un correspondant peut déclencher une première réponse immédiate dont on conserve immédiatement la trace dans son journal puis on reprend la question posément.

4-Je n’ai pas souvenir d’une autre personne me posant la même question. Je ne sais pas si cette question a fait déjà l’objet d’écritures croisées. En tout cas, en retour, chacun de vous deux, Bertrand Crépeau et toi (et nos autres collègues ayant eu la même expérience de thèse) pourraient aussi y répondre. Vous l’avez peut-être fait déjà dans un texte que je n’ai pas eu l’occasion de lire.
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Pour conclure, en repensant à une nouvelle fictionnelle, j’avais écrit il y a quelques années : « Quand tu as connu l’Afrique, elle ne te quitte plus. Tu n’es plus le même homme ». Je notais que cette phrase était paradoxalement banale et, en même temps, bien difficile à expliquer parce qu’elle était simplement difficile à s’expliquer à soi-même. A brûle-pourpoint, ta question, située dans ce présent, dans cet instant, me renvoie au même paradoxe. Je peux juste en déduire qu’écrire une thèse renvoie à la construction d’une personne, d’un homme comme l’est, d’une autre manière, l’expérience que j’ai pu connaître. Toutes les deux, dans leurs singularités, voire leurs particularités puisque vécues par d’autres personnes, renvoient plus largement à la généralité des expériences que je nomme structurantes dans une vie.

Très amicalement,
Hervé

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