Travail social : petite revue de presse 2021

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Samedi 10 décembre 2021,
le numéro 3236 (3/12/21) des ASH consacre trois articles à l’insertion par le travail. L’un d’eux fait une critique du « dogme idéologique »  de l’insertion par le travail « indépendant ». Je ne découvre pas totalement cette affaire. Il y a quelques mois, j’ai vu un reportage sur l’entreprise Lulu dans la rue qui propose à des personnes (sans emploi, j’imagine) d’endosser le statut de travailleur indépendant pour réaliser du ménage, le montage d’un meuble ou la réparation d’une fuite d’eau.

Ce dispositif expérimenté par Lulu dans la rue n’a pas seulement reçu un nom (Entreprise d’Insertion par le Travail Indépendant). Il a aussi reçu un acronyme  (EITI). Il fut donc à la fois un dispositif instituant et institué. L’article relate que le  gouvernement (et à travers lui, Brigitte Klinbert, la ministre déléguée à l’insertion) l’encourage fortement en débloquant, cette année, un fonds de développement de l’inclusion (FDI) de 150 millions d’euros (Ainsi, depuis le mois de juin dernier, le nombre des EITI a quasiment doublé (de 19 à 36)).

Selon le Haut-Commissaire à l’emploi, Thibaut Guilluy, le risque d’uberisation serait une caricature « dans les 2/3 des cas, cela fonctionne » (p.12). La journaliste des ASH, Pénélope Bacle, semble plus sceptique : le statut d’auto-entrepreneur offre peu de garanties pour payer un loyer. Or, la moitié des indépendants de Lulu dans la rue « peine à trouver un toit » (p.11). L’accompagnement social est, aussi, jugé par l’autrice de l’article, très sommaire « un entretien au minimum par mois ». (Je me demande s’ils sont plus nombreux dans les structures classiques d’insertion. Il me faudrait interroger Chloé).

J’ai aussi découvert, dans ce numéro des ASH, un autre acronyme (TIH) Travailleur Indépendant Handicapé. Un ancien adjoint à la mairie de Paris se félicite d’être à l’origine de la loi Macron qui permet aux entreprises de comptabiliser la sous-traitance d’un TIH au même titre que l’emploi d’un salarié handicapé. Le « dogme idéologique » du travail indépendant comme annoncé dans le titre se dévoile ici. C’est tout. Je n’en saurai pas plus. Je ne lirais pas que le travail salarié est aussi l’expression d’un dogme. Je ne découvrirai pas si l’autrice de ces lignes est, elle-même une salariée ou une travailleuse indépendante… En lisant les ASH, je réapprends à lire ces écrits professionnels du travail social qui font la part belle aux transcendances (aux expressions « valises », comme on dit). C’est bien ainsi.

Mardi 7 décembre 2021
Une grève de travailleurs sociaux sociaux est annoncée ce jour dans le journal Le Monde. Cette grève est lancée par la plupart des syndicats de salariés (y compris la CFDT). Fait rare, elle est aussi encouragée par l’Uniopss (l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux) qui fédère des milliers d’établissements salariant 750 000 travailleurs sociaux (sur les 1,2 million exerçant sur le pays). Cette grève est aussi soutenue par le président du Haut Conseil du travail social, le maire (PS) de Nancy, Mathieu Klein, qui est en train de rédiger un diagnostic partagé de la profession dont il espère qu’il servira de base de « travail pour le prochain gouvernement ». La journaliste du Monde, Isabelle Rey-Levebvre, fait aussi « parler » quelques salariés. Ils évoquent leurs conditions salariales : début de carrière à 100 euros au-dessus du SMIC et fin de carrière qui plafonne à 2100. (Après la loi Ségur, le salaire d’entrée d’un éducateur spécialisé [Bac +3] est inférieur à celui d’une aide-soignante [Bep]. Il est aussi question de maltraitance institutionnelle (un DRH évoque le doublement du nombre de démissions dans les deux établissements où il officie). Cette maltraitance occupe un spectre large. Elle commence avec les taches bureaucratiques hyperchronophages [comme ces tâches de « reporting » imposées par le groupe SOS]. Elle passe par la politique managériale des établissements (les cadres ont, de plus en plus rarement, connu le « terrain ». Elle se termine par l’insuffisance des moyens alloués : les plateformes du 115 ne fonctionnent plus depuis quatre ans et, selon Joran Le Gall, un assistant social, « il faut six mois pour débloquer une aide juridictionnelle »… pendant ce temps, les gens que nous devons aider dévissent à toute allure ».

Dimanche 05 décembre 2021,
lu dans Actualités Sociales Hebdomadaires (ASH) du 26 novembre dernier (N° 3235), cet interview de Philippe Gabéran (Educ spé, docteur en sciences de l’éducation et auteur de nombreux ouvrages liés au travail social).

Interrogé à propos de son ouvrage de 2016, oser aimer en éducation spécialisée, la relation éducative 2, Gaberan dit que certains professionnels (lesquels ?) ont demandé aux centres de formation de boycotter son ouvrage. Le livre fait l’éloge de la relation éducative qui permettrait à « toute personne accompagnée, y compris âgée, de croiser un référent de cœur qui par son regard, pourra l’aider à se déplacer, à se voir autrement » (p.13). En bref, l’auteur veut réaffirmer la dimension « subjectiviste » du travail social. Il le fait en évoquant un rapport de force (le boycotte de son ouvrage serait sous-tendu par des « orientations prises ses dernières années » [p.13] pour lesquelles un éducateur qui « se montre trop proche d’un bénéficiaire […] ne peut avoir une approche responsable » [p.12] [et ceci en phase avec » « l’idéologie néolibérale » (p12), de l’efficacité, de la rationalité, le codifiable, etc…]

En lisant cet article, j’ai appris [mais est-ce, ce point, codifiable ?] que le paradigme de la « juste distance » serait apparu dans les années 1980. Je veux bien le croire, car c’est précisément à la fin de ces années « 80 » que j’ai commencé ma carrière d’éducateur. Et j’ai effectivement été baigné dans ma pratique par cette « obsession » de la juste distance.

Au début des années 2000, en rendant visite à ma grand-mère paternelle dans une maison de retraite vendéenne, j’avais été agréablement surpris de voir une aide-soignante enlacer ma « mémé » [assise sur son lit], avec beaucoup de tendresse et de gaité. À mes yeux, cette pratique allait complètement à contrecourant de ce que je pensais possible de faire dans le travail social ! Je me suis demandé si cela correspondait à un nouveau tournant institutionnel dans la pratique de soin où si cela procède d’une démarche isolée. En lisant cet article, je me dis que ce tournant à bien eut lieu [et peut-être que ma grand-mère fut une des premières à en bénéficier]. L’auteur a entendu en septembre dernier, lors d’un colloque sur la protection de l’enfance, un participant s’étonner « je ne comprends pas que vous puissiez encore vous poser la question de savoir si l’affection à une place » dans la relation éducative. Cela va de soi.

Au milieu de l’article [p.13] Gaberan évoque des laboratoires de recherche qui se mobilisent pour redonner de la force à se « savoir aimer. L’article cite deux villes [Lille et Genève] sans nommer les noms de ces labos [comment les trouver sur le Web ? Qu’écrivent-ils ?]. »  ». « Savoir aimer » ? J’imagine (« juste distance » épistémologique oblige), que ces laboratoires sont moins fans de cette chanson de Florent Pagny que de ce formidable ouvrage de Janusz Korczak, (évoqué d’emblée par Gaberan dans cet article) comment aimer un enfant

Vendredi 25 novembre 2021

ASH 32 34 du 19 novembre dernier : la « une » sur l’accueil rural des réfugiés. L’anthropologue Michel Agier est interrogé page 10. Les personnes en migration ont un élan naturel vers les grandes villes. C’est ce que font, par exemple, les jeunes Français qui débarquent en Australie. « Dès lors, les personnes réfugiées se sont retrouvées dans des villages sans l’avoir voulu » et ils cherchent à retrouver les grandes villes pour s’approcher des lieux d’emploi, notamment. Les gens se retrouvent seuls vis-à-vis de leurs anciens compatriotes. Malgré cela, l’auteur évoque un accueil généreux et solidaire. La notion d’hospitalité est plus vive qu’en ville, plus directe. Elle mobilise la sociabilité villageoise. Et se faisant, « la présence de personnes venues de l’extérieur peut favoriser le maintien d’une école ou d’un autre service public ».

La page 8 donne quelques précisions. Il existe 859 structures d’hébergements pour 20000 demandeurs d’asile. Celles situées en milieu ont augmenté depuis 2015 et les premiers démantèlements de la jungle de Calais. Dans quelles proportions ? Qu’en est-il de ces structures dans le coin ? Je l’ignore.

9 000 personnes réfugiées (qui ne sont plus demandeuses d’asile en CADA (centre d’accueil de demandeur d’asile) sont accompagnées par des Centres Provisoire d’hébergement (CPH). (La lecture de cette page me fait découvrir ce sigle). Page 9, il est question de déclassement professionnel, mais aussi de la similitude entre les problématiques de ces personnes déplacées et la « population » locale (manque de service, de médecin, cout du transport). Ce point confirme ce constat, lu ailleurs à l’époque des gilets jaunes : une partie des ruraux sont les réfugiés de leur propre pays.

Page 22, rien à voir. Ou plutôt si, tout à voir : une association de chansigneuse, deux mains sur scène, monte sur scène en compagnie des chanteurs pour traduire les chansons, en langage des signes, des concerts. En amont, 10 à 15 heures de travail par chanson sont nécessaires pour cette traduction. L’association propose au public des gilets non pas jaunes, mais vibrants. Il existe peut-être une vidéo sur Internet à propos de ces performeuses. (Rachel Ferry, Séverine Michel). J’irais voir.

 

Mardi 4 mai 2021

Lecture d’un nouveau numéro ASH. Un article présente une initiative dans le département de l’Isère : une ferme accueille des personnes handicapées dans la journée. Elle s’est liée avec une grosse association du coin pour pouvoir bénéficier d’un agrément. Pour le moment, ce sont les familles qui financent (12 € par heure). Le projet pédagogique annoncé paraît assez banal. Les mots utilisés me donnent la nausée.

Mercredi 5 mai 2021

Un article parle de la formation des administrateurs du secteur du travail social. On compte 94 000 administrateurs (pour 785 000 salariés). Une formatrice interviewée liste plusieurs profils d’administrateur : les financiers, les militants, les techniciens et les animateurs. Je me dis que ces même profils peuvent se repérer dans un conseil municipal.

Jeudi 6 mai 2021

En lisant les ASH, je commence à retrouver l’attrait du métier. Je commence à comprendre ce qui intéresse les professionnels : l’aidance.

Vendredi 7 mai 2021

Lu un article très intéressant sur la prévention spécialisée en milieu rural. Un « aller-vers » qui nécessitent deux composantes. : premièrement, un déplacement vers les jeunes et deuxièmement une prise en charge globale et sans jugement. Il n’y a pas véritablement de locaux. Le travail se fait sur le terrain avec des jours de congé supplémentaires et un forfait horaire journalier. Les rues d’Internet sont fréquentées par les éducateurs. Une psychologue du travail en formation évoque les risques liés à ce type de métier : solitude, accident de la route.

J’ai fait ce métier d’éducateur de rue dans la ville du Mans. Je pensais, à l’époque, que les jeunes de la ville étaient bien mieux lotis que les jeunes du milieu rural. Très heureux de lire qu’un projet comme celui-ci existe.

Lundi 26 avril 2021

J’ai reçu l’hebdomadaire du 23 avril 2021 le numéro 3206 et un article intéressant sur une jeune sociologue Yaelle Ansellem qui a écrit un livre sur les jeunes femmes en milieu rural : les filles du coin, vivre et grandir en milieu rural éditions Sciences-po, 2021. Ce livre fait écho à un autre livre écrit par Nicolas Renahy en 2010, les gars du coin, enquête sur une jeunesse rurale.

L’auteur s’est intéressé à l’entrée dans la vie sociale de ces jeunes filles qui sont reconnues socialement comme étant la fille d’un notable, d’un personnage connu dans le milieu rural (par exemple, la fille du président du club de foot, la « petite Dupin »). Cette sorte de notoriété est à la fois une aide et un poids. C’est une aide pour trouver un stage pour pouvoir trouver un premier emploi l’été (autoch-nomie). C’est aussi un poids, notamment pour ce qui concerne les relations amoureuses. L’auteur évoque une distinction entre les gars et les filles du coin. Lors d’une fête de village, les premiers vont monter le barnum puis s’occuper des grillades tandis que les filles vont plutôt être dans l’ombre ; lors du discours, un maire dira que telle fille fabrique des bijoux plutôt qu’elle sait souder.

Les filles du coin vont être plus mobiles que les garçons. Elles vont trouver plus rapidement des situations pour pouvoir se déplacer et dès la fin du collège, elles vont suivre leurs études en internat dans la grande ville. Ces filles du coin ne se distinguent pas seulement des gars du coin, elles sont aussi plus rapidement automnes que les filles de la ville. Cependant, au moment de s’installer, l’auteur constate que ces filles du coin acceptent des emplois locaux plus précaires. En lisant cet article, j’ai pensé à Manon ma belle-fille qui fut effectivement autonome assez rapidement en vivant dès sa seconde en internat au Mans. Fut-elle une fille du coin ? Peut-être. Ces parents étaient connus, ils étaient des figures du village. Il me faudrait lui demander ce qu’elle pense de cet article.

À la page 49 de ce numéro d’ASH, un article sur l’Islande a retenu mon attention. Il est dit que les multinationales qui avaient loué des bureaux dans ce pays pour bénéficier des avantages fiscaux ont dû abandonner ses locaux lorsqu’ils ont eu recours au télétravail. Du coup beaucoup de places se sont libérées pour les personnes sans domicile. Conséquence : des personnes vivant dans la rue se sont tournées volontiers vers les structures d’aide à cause du Covid. Cela a permis à ces structures de proposer un accompagnement plus intense.

La page avant la page 38 il est question d’un clown une éducatrice spécialisée, Léa, qui avait l’habitude d’intervenir via les centres communaux d’action sociale auprès des personnes âgées et qui maintenant intervient par téléphone en inventant avec les personnes des histoires en les faisant s’impliquer en jouant les forces déguisées ce m’être dans la peau de plusieurs personnages. « Elle transcende le quotidien ». Que cela soit en Islande ou en France, le Covid aussi, donc.

Un autre article évoque les liens entre la protection de l’enfance et le handicap. Il est dit qu’il est difficile d’établir une frontière entre les troubles du comportement et la maltraitance. On fait appel maintenant les spécialistes savent distinguer les troubles du Nero Neuro Développement (TND) ou TDAH (trouble du déficit d’attention avec ou sans hyperactivité) par exemple. Dans un département comme celui du Nord il y a eu 7 500 informations préoccupantes (l’année dernière, je crois) où il fut difficile de faire le tri entre ce qui relevait du handicap ou de la maltraitance. J’apprends qu’en France, 308 000 enfants sont suivis par l’ASE et par le « milieu ouvert » et qu’il y a 78 000 personnes enfants handicapées. J’apprends, aussi, qu’il existe des expérimentations de mixité. N’ayant pas « exercé » directement dans le secteur de l’aide à l’enfance (quoique la prévention spécialisée touche un peu à ces dispositifs) je ne visualise pas vraiment à quoi ressemble le travail dans ce genre de service « mixte ».

L’article dénonce la tendance de L’Éducation nationale à solliciter une reconnaissance de handicap pour pouvoir se débarrasser des enfants turbulents. Quelle est la distinction entre le secteur de l’aide sociale à l’enfance et celui de l’accompagnement du handicap. Selon l’article, le premier agirait dans l’urgence, le second activerait plutôt des solutions au long cours. Ces deux manières de travailler les professionnels devraient plébisciter les formations et les carrières hybrides. C’est trop tard pour moi.

Dimanche 18 avril 2021

Je me suis abonné pour une année à la revue Actualités Sociale Hebdomadaire ASH. L’abonnement est onéreux : 155 €. Cela comprend un hebdomadaire de 60 pages et des cahiers trimestriels de 80 pages. J’ai reçu cette semaine le cahier consacré à l’aidance. Un livret que je n’ai pas envie de lire pour le moment.

Les éditions des ASH proposent aussi des ouvrages sur les thèmes spécifiques comme l’écriture travail social, la responsabilité de l’éducateur des guides que je pourrais acheter si j’avais un nouveau préparer des cours sur ce thème. La revue est connue aussi pour proposer des offres d’emploi et aussi les appels d’offres appels à projets, etc. ce sont des choses que je trouve intéressantes à lire.

Pourquoi m’être abonné ? Je sais que j’ai du ressentiment envers ce métier de travailleur social et que cette revue représente tout ce qui me relie à ce ressentiment. A mes oreilles, le discours du travail social résume toute l’arrogance de la modernité. À presque 55 ans, alors que j’ai terminé ma carrière de salariés du travail social, j’ai enfin la possibilité de ne plus d’entendre et de lire des bondieuseries proprettes assénant qu’il faut mettre l’usager « au centre » du dispositif d’accompagnement.

Pourquoi donc m’être abonné. Suis-je maso ?

Dans le passé, j’ai dû savoir répéter à des étudiants ce discours. Il m’a fallu produire beaucoup d’efforts de traduction pour pouvoir faire en sorte que la présentation de ce discours professionnel ne s’apparente pas à la présentation d’une croyance en celui-ci. Et il me fut encore plus difficile de ne pas leur faire croire en la nécessité d’une incrédulité. Le discours (professionnalisant la pensée, plutôt que pensant la professionnalisation) était là, techniquement parlant. Il s’agissait de le prendre en compte. Il s’agissait ni d’y adhérer ni de le critiquer, mais de faire quelque chose avec lui. Sur ce point, la pratique de l’écriture impliquée que j’ai essayée de la partager avec les étudiants fut certainement un bon recours.

Je ne sais pas si c’est moi mon regard sur ce métier où le métier lui-même qui a changé. J’ai cette impression que le discours du travail social est moins hautain, moins moderne ces temps-ci. Avec l’atténuation des grands courants de pensée dans les sciences humaines (la psychologie, la sociologie, l’économie), les affirmations semblent moins grossières. En contrepartie, les récits, l’expérience reprennent un peu plus du poil de la bête.

Je pense aussi que mon contexte de lecture a changé. Autrefois, c’était les établissements qui m’employaient qui s’abonnaient à cette revue. Je la lisais à travers ce filtre-là d’un discours validé et promu par mes employeurs. Cela ne rendait pas ma lecture très réceptive. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, enfin plus tout à fait.

L’abonnement à cette revue, et ce journal de lecture pourrait être l’occasion de prendre la mesure de mon rapport à cet ancien terrain. Mais il y a peut-être une autre chose dont je prends conscience peu à peu : ce sentiment que ma fonction d’éducateur, puis de formateur est en train de muer en une fonction de démodernisateur de ce secteur du travail social. La tâche est difficile, car il existe de nombreuses situations qui réclament cette modernité. Le clivage entre l’objectivité et la subjectivité semble un recours indispensable pour sauver du péril des enfants et des plus vieux voire la société elle-même. Comment rendre entendable cette nécessité de passer outre ce clivage pour se centrer non sur les sujets ni sur le social, mais sur les tours de force, les tours de passe-passe, les gestes, les techniques que nous faisons et qui nous font (nous travailleur social, mais pas seulement) et qui font (du social, des gens, mais pas seulement).

J’ai souvenir que mon père trouvait ce métier d’éducateur un peu « louche ». Mon père aurait peut-être adhéré au mouvement de l’anti-psychiatrie si l’occasion lui avait été donnée. Il pensait (certainement, comme beaucoup, et comme moi, en tout cas) que certaines institutions posent plus de problèmes que ce qu’elles prétendent résoudre. Sauf que des situations méritent tout de même que ces institutions existent. Tout comme le discours professionnel qui les accompagne et qui les précède, ces établissements existent. Il s’agit de les prendre en compte, de faire avec eux. Il s’agit de les travailler.

Le monde moderne érige ses cloisonnements. À l’image de l’édification, ici, de la subjectivité et, là, de l’objectivité, on érige ici la sphère privée, et ici, la sphère du travail. C’est le clivage essentiel que l’on enseigne aux jeunes éducateurs. Ce clivage est une sorte de mantra. mais il s’agit de l’énoncer, mais de surtout ne pas l’appliquer. Il est de toute façon impossible à tenir. Ou alors, au prix d’une double solitude. C’est ce que j’ai vécu tour au long d’une décennie où je faisais d’un côté l’éducateur et, de l’autre, le parent d’un enfant polyhandicapé. Je m’appliquais à m’enfermer tantôt dans la sphère du soin public, tantôt dans la sphère du soin privé. Rien ne devait transpirer. Quand tout ceci fut fini, j’ai eu l’impression de n’avoir rien vécu de réel.

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