Censure d’un diariste par ses colistiers (13)

DOCUMENT 13

Sources : blog liste lavernat avec vous, 17/03/2020 et journal de bord de campagne 21/03/2020


mardi 17 mars 2020 : je dépose ce texte sur le site web de notre liste électorale Lavernat avec vous.

8h10 Hier, Christel m’a écrit qu’elle était assez surprise des résultats de dimanche. Cela la met “mal à l’aise” vis-à-vis de notre équipe. Elle ne veut pas « passer » pour une individualiste. Elle a vu le maire sortant :  celui-ci lui a assuré que les résultats ne seraient pas validés. “Il n’était pas content”. Même si notre liste ressort en tête, je partage le mécontentement d’Alain. Ces élections auraient dû avoir lieu hors d’une période de quasi-confinement. Lavernat peut attendre encore quelques mois pour changer de système de gouvernance. Je ne suis pas allé lire les infos ce matin, je ne sais pas quelles dispositions vont être prises. Je me dis que la suspension de l’élection finale est une chance pour notre village. On va pouvoir encore mieux se préparer collectivement, encore plus réfléchir sur nos priorités. On va pouvoir poursuivre la discussion.

En lisant les résultats de Lavernat, je me dis que nos trois listes pourraient se fondre en une seule. Les quinze premiers se débrouillent pour former le conseil officiel. Les quinze autres forment la base d’un conseil de sages. Comme je fais partie des quinze premiers, je veux bien glisser dans le camp des sages en laissant ma place à Annie par exemple. (Être “Sage”.. c’est bien plus gratifiant que d’être « conseiller », non ?) Cette idée, pas vraiment constitutionnelle, ne me parait, après tout, pas si folle que cela au regard de ce que l’État de choc nous propose actuellement.

À propos de la notion de “possibilité”, j’ai été surpris par les formulations réactionnaires de la liste concurrente du premier tour. Qu’ont-ils voulut-il dire lorsqu’ils parlaient de « réalisme » ? Comment savaient-ils ce qui était raisonnable ? Quelles étaient leurs sources, leurs modalités de connaissance ? Sur quoi s’appuyaient-ils ? La profession de foi de Françoise avait, au moins, le mérite de ne pas relever de l’incantation.

Ce slogan Lavernat « en avant pour demain » …quelle blague ! On lisait gros comme une mairie, que ça voulait dire « en avant pour deux mains » : en avant pour deux mains mises sur une gouvernance du passé. Face à ces concurrents en proie au “passé”, j’étais heureux, pour cette fois (ce ne fut pas toujours le cas), d’appartenir à une liste en proie au “possible”.

Une petite voix me fait le reproche de polémiquer dans ce contexte complétement catastrophique. Mais une autre voix me dit qu’il faut au contraire poursuivre la discussion. Le confinement physique de notre village ne doit pas devenir celui de la discussion commune sur un “commun”qu’il faut complètement reconsidérer ces jours-ci. Voilà pourquoi j’ai envie de coller cet extrait de journal sur le blog de notre collectif.

Deux courants se sont opposés durant cette campagne de premier tour. Il y avait ceux qui voulaient ouvrir la discussion (certainement dans les différentes listes) et ceux qui voulaient, absolument, la clôturer (je suis compétente, maire, élu, “associatif”, j’ai de l’expérience, donc “taisez-vous”).

Notre groupe s’est positionné collectivement pour ce premier courant. Mais j’ai envie, aussi, d’être critique envers le mécanisme de notre propre liste. Depuis le mois de février, je me demande, « au nom de quoi » avons-nous dévoilé sur notre blog les discussions des habitants lors de nos réunions publiques, tout en taisant, simultanément, les discussions internes de notre groupe de candidats ? Je crains, comme la peste, ce clivage entre des discussions que l’on qualifierait d’objectives et/ou de subjectives, d’officielles et/ou d’officieuses. C’est précisément ce clivage que l’on doit contester si l’on ne veut pas que la discussion, et donc la politique locale, s’arrête ou bien se confine.  Nous avons eu avec Yoan une petite correspondance épistolaire sur ce sujet. Elle aurait sa place sur ce blog.

Plus tard : Les votantes et les votants ont fait du mixage de liste. Ils ont créé leurs propres “collectifs”. Visiblement, face à la logique unitaire de la « municipalité », les gens de mon village préfèrent la logique des « multiplicités ». Notre profession de foi avait le mérite d’en énoncer quelques-unes : il n’y avait pas qu’un collectif de « personnes » sur le visuel, il y avait aussi un arbre, un tracteur, des livres, un bus, des jeux, des bottes de foin une table de discussion, etc… Surtout, il y avait des « lieux ». Notre “papier” relevait cela : tel ou tel « lieu » du village était collé à telle ou telle idée, suggestion, proposition. Cela montrait une forme d’agencement collectif bien réaliste. La politique « antivirus » nous fait, ces jours-ci, dissoudre provisoirement ces collectifs villageois. Il faut être raisonnable. Nous allons devoir calmement inventer d’autres manières de faire village.

Bertrand Crépeau

Vendredi 20 mars : Cet après midi, j’ai reçu un coup de fil de Daniel qui m’a demandé de retirer ce texte sur notre site de campagne électoral. J’ai refusé. il est 23 h. Je viens de comprendre que c’est Camille qui s’est chargé précipitamment de cette tâche ingrate. Nous venons d’avoir une conversation via un site de communication groupée. Les participants ont validé la censure. Bon moment “analyseur”.

Samedi 21 mars 2020

J’envoie ce mail à mes colistiers :

(…)

Une chose me gênait lorsque j’étais conseiller municipal : on écrivait collectivement des comptes-rendus de réunion pour dire des choses (souvent) inessentielles. Parallèlement, on ne faisait pas l’effort d’écrire sur ce qui était (souvent) essentiel. Je me suis lancé dans cette nouvelle campagne pour que l’on accorde, collectivement, plus d’importance à ces choses communales informelles, cocasses, contradictoires, sensibles. On a bien commencé en décembre en nous écrivant abondamment sur à-peu-près tout et son contraire. Cependant, plus l’échéance de l’élection s’est approchée, plus nous avons tracé une frontière entre ce qu’on pouvait écrire et ce qu’on ne pouvait pas écrire.

C’est certainement pour cette raison qu’au surlendemain du premier tour, j’ai glissé un extrait de mon journal de campagne. Un extrait de journal de bord, c’est forcément incompréhensible, car il manque des infos. C’est aussi caricatural, car il manque des variations (par exemple, ici, des phrases qui critiquent untel alors que d’autres, ailleurs, sont très positives envers lui). Pour cet extrait, le contenu me paraissait moins important que la forme. Je voulais rappeler que nous avions démarré notre collectif en bri-collant des suggestions que le bon sens ne met pas nécessairement ensemble (des trucs clairs avec des trucs foireux, de l’objectif avec du subjectif…). C’est cela notre colle-actif ! Je voulais rappeler que plutôt que de se fier au bon sens tel qu’il est (le système pyramidal, par exemple) nous avons commencé à bri-coller un nouveau sens commun.

Lorsque vous m’avez annoncé que vous vouliez supprimer cette écriture bricolée, je me suis dit que j’avais encore gaffé. Plutôt que de revenir à l’essence de notre collectif, voici que nous faisions appel à la police des frontières ! C’est « elle » qui allait, à notre place, décider ce qui devait être d’un côté ou de l’autre du « publiable ». D’où mon questionnement agacé : qui a appelé la police ? Quelle légitimité a-t-elle ? Sur ce point, je ne pouvais qu’être à 100 % en désaccord. Pas au nom d’une posture, mais au nom de la santé de notre collectif.

(…) Si l’on sépare solidement « l’expression privée » de la « communication publique », on prend un sacré risque au niveau de notre santé mentale à toutes et à toussent (comme l’écrit Pascal). On accrédite l’idée (folle) qu’il y aurait d’un côté un endroit où l’on « cogite » et de l’autre, un endroit où l’on « agit » ; un lieu où l’on serait « authentique » et un autre où l’on serait « stratégique ». On se crée un dispositif à devenir fou !

Je ne veux pas de cela pour les six ans à venir. Et les électeurs n’ont, je m’imagine, pas envie de voter pour une tribu totalement folle. Nous avons la chance d’avoir encore le temps. Être solidaire autour de la trouille de montrer nos failles va finir par nous lasser. Nous serons bientôt fiers de nous laisser traverser par des contra’dictions… et de le dire, tout simplement”.

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