Censure d’un compte-rendu de visite (12)

DOCUMENT (12)

Source : journal de bord village à énergie positive, 09/10/2019


Vendredi 04 octobre 19, Lavernat 

  Avant-hier, journée « paille » organisée par Loïc. Nous étions dix : deux chargés de mission du « pays », trois de Monville (deux cadres techniques et une chargée de travaux en CDD), un technicien de la Cibille trois de Gayen (le maire, son premier adjoint et le directeur technique) – et moi-même, conseiller municipal de Lavernat.

Conduite en voiture assurée par Loïc et Laurence. Pas mal de Kms vers le nord est du département.

Le matin : La paille industrielle avec le directeur du développement d’XXpaille déjà croisé à Lavernat en avril : HL, collaborateur de première heure du fondateur, DVL, un ex-technicien d’un fabriquant d’éléments de salle de bain (trop polluant à son goût) qui a créé son entreprise pour ressusciter sa vocation de construire « sans détruire la planète ». (Ce lazariste m’avait demandé à la porte de la salle des fêtes de Lavernat si je croyais en Dieu).  Dans un premier temps, pas appris grand-chose de plus qu’en avril, car le topo était identique. JPB a demandé pourquoi le choix de XXpaille se limitait… à la paille : pourquoi pas le chanvre, le coton, le lin ?… et une autre plante dont j’ai oublié le nom. L’homme d’XXpaille a un peu botté en touche. Son argumentation fut plus industrielle qu’écologique : « dans ce genre d’industrie, on craint d’abord la rupture d’approvisionnement ». D’où un emplacement aux portes de la Beauce, d’où le choix d’acheter la paille telle qu’elle est fabriquée habituellement par les agriculteurs. Reste des questions à propos de la petite filière paille. Il n’y a pas de terres spécifiquement allouées, mais des contrats annuels si j’ai bien saisi.

Huit mois de carnet de commandes. L’industrie de la paille a, en quelques années, débloqué des freins culturels (la crainte d’une paille qui prend l’eau, brûle, se fait ronger). J’ai proposé au directeur du développement de financer l’édition d’un nouveau trois petits cochons où la maison en paille serait le dernier refuge. Mais son souci est plutôt inverse :  répondre à l’expansion des demandes. Alors, en fin de matinée, HL nous a parlé de ce qui l’intéressait : le développement d’XXpaille : plutôt que s’agrandir sur place, consolider une usine pattern dont le modèle pourrait se multiplier dans d’autres territoires. Resserrement dans un type de métier (fabrication d’une modalité d’isolation, plutôt que fabrication de « maisons »). Les artisans sont donc devenus, en quelques mois, des industriels. En avril, j’avais envie de faire appel à eux pour faire une extension en paille chez moi. En écoutant HL, avant-hier, cette idée m’est passée. J’ai apprécié la sensation de chaleur dans une annexe construite par leurs soins. Mais, petite critique, je n’ai pas aimé l’odeur des panneaux de bois. Les panneaux OSB sont de classe E1 (sans formaldéhydes ajoutés), mais je préfère l’odeur de ma vieille maison en pierre.

Déjeuner instructif dans un petit resto de Mamers. J’ai appris que Monville avait pu acheter une zoé à 3000 euros. L’arrêt des 200 kg de traitement annuel de glyphosate sur Château du Loir a généré des emplois saisonniers pendant les trois mois de l’été (combien ?)  Entre deux siestes, en voiture, ai aussi appris beaucoup sur le fonctionnement du service technique de Monville…

L’après-midi, la paille administrative. Sa félicité, son bonheur à elle, c’est de pouvoir passer inaperçue. Le chargé des projets collèges du département, Jean René Hébert était fier de nous montrer un collège dont la construction en paille « ne se remarque pas ». En fin de visite, plusieurs d’entre-nous (AP, JPB, entre autres…) ont dit regretter qu’une partie du mur en paille ne soit pas visible (partie d’une cloison sous verre par exemple). J’ai interrogé quelques jeunes assis devant l’entrée du collège. Scolarisés ailleurs, ces jeunes ignoraient que ce collège était fait de paille.  Cette ignorance n’est pas seulement due aux façades en aluminium ou aux cloisons intérieures en fermaccell. Alors que chez XXpaille on ne montre que la paille pour la faire « passer » techniquement, au collège de Mamers, on la cache pour la faire « passer » administrativement. Comme d’autres ingrédients de la bâtisse, la structure bois et son remplissage par blocs de paille sont certifiés par le Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB). De ce type d’édification, aucune raison, donc, d’en faire tout un plat. Si JRH a évoqué un vague film réalisé par l’architecte, il semble que le choix de cette cryptotechnique est assumé. Pour ce passionné et enthousiaste chargé de travaux – qui s’avoue « écologique » – rendre banal tout cela administrativement : voilà le meilleur moyen pour incorporer de la paille à un ERP (établissement recevant du public) de grande ampleur.

Le collège est, en fait, intégré à une cité scolaire d’où un financement département/région. J’ai suivi de loin les arcanes de son financement via un Partenariat Public-Privé (PPP). Ai été frappé par les sommes d’argent engagées avant le commencement des travaux (40 000 euros pour chacun des trois architectes candidats retenus, 50 000 euros pour le chiffrement et la programmation des travaux). Peu de chose, peut-être, au regard des 21 millions de travaux engagés (17 pour le Département, 4 pour la Région).  Marquant, aussi, ce chargé de travaux départemental – Jean René Hébert- qui donne l’impression d’avoir été, lors de la construction du collège, tout aussi affable avec les acteurs qu’avec les multiples entités techniques et procédurales qu’il a dû amadouer. JRH a d’ailleurs une approche instituante de la construction : « contrairement à une voiture de série, une construction comme celle-ci est un prototype ». Les 21 millions d’argent public alloués l’ont contraint à être hyper exigeant, tout en ne sachant pas exactement, ce qu’il pouvait, au final, exiger. 

24 degrés en pleine canicule (rideaux mécaniques « refroidissants ») une insonorisation optimale. La principale (nom ?) dit que l’équipe enseignante apprécie le confort. Elle remarque aussi que la qualité de la construction fait naître, chez les élèves, une attitude de respect vis-à-vis de leur collège.  Nous avons visité une classe-laboratoire : au tableau, le lien entre la vaccination des lapins et la survie des lynx. La paille enfouie dans les murs n’est pas affichée pédagogiquement…un jardin de blé pourra être difficilement semé entre deux blocs du bâtiment… Même la couleur jaune des façades (alliage de cuivre et de zinc) n’est pas censée « représenter » la paille (mais les enduits de la région). On retrouve aussi un peu cette couleur sur les tissus des nombreuses banquettes à l’intérieur du collège.

A propos, scène cocasse :

Loïc , s’adressant à la principale : « le jaune, c’est salissant ! »

La principale : « oui, mais j’adore la couleur ! » ;

Loïc, assis sur une banquette : « oui, mais c’est hyper salissant ! »

La principale : « oui, mais c’est une très belle couleur !»

Loïc : toujours assis : « oui, mais c’est hyper salissant !»

Une seule issue pour la principale : chercher dans son trousseau la clé de la salle visitée, puis dire « on m’attend ailleurs ». On se partage les tâches au « Pays » :  Laurence pour le cheminement et la diplomatie, Loïc pour l’assise et l’attaque frontale. Ainsi, sans l’obstination de ce dernier, la visite n’aurait pas eu lieu. La prise de contact avec JRH passe par le canal d’un service départemental de « communication » avec lequel, si j’ai bien compris Loïc, il n’est pas très facile de communiquer.   

Toute cette journée, la paille politique. Rémi Vaulion s’est excusé. Seul son fantôme était de visite. La fierté écologique du département c’est la géothermie à Sablé, la paille à Mamers. Peu de compétences, pour le département, en matière d’environnement : seule -qui sait- la compétence « collège » permet de s’y coller. Apprendre à des ados à faire société dans des murs en paille, c’est autre chose qu’entre des murs de béton. L’appel d’offres ne stipulait pas explicitement la paille. Elle était présente dans un seul des trois derniers projets retenus. Qu’est-ce qui a décidé les élus ? La paille vue du côté politique n’est pas la paille technique ou bureaucratique. Satisfaire les attentes écologiques d’une majorité d’électeurs Sarthois ? Pas sûr. Un matériau local, pastoral, biosourcé, économique : l’histoire est belle à raconter en boucle. RV, par exemple, excelle dans ce registre. Il fallait un matériau qui colle bien à ce type de discours politique :  une navigation à vue entre l’ancien bon sens sarthois et le possible sens commun. Pour le bon sens, le choix de construire en paille semble archaïque, pour le sens et le bien commun, le choix est futuriste. Pour boucler ces deux sens : il faut de la causerie et peu de paillettes politiques. Être « sûr » sans donner l’impression d’être « sur » la paille. Il faut être prudent. La crainte, c’est « l’aberration » : un mot qu’emploie souvent RV pour commenter des projets d’investissement écologique qui pourraient heurter le bon sens des administrés. 180 000 euros, à la Flèche, pour chauffer une trentaine de logements avec de l’hydraulique : « aberrant !»  Pour le sens (du) commun, 6000 euros par logement, c’est une paille. Pour le bon sens immédiat, c’est un gouffre. Amusant, car c’est le même mot qu’a employé Christian Heurteloup, hier soir au conseil municipal : « avec l’écologie, on en est arrivé à des « aberrations » …avec ces gens qui nous donnent des leçons et qui prennent l’avion pour débattre écologie à New York ! ». Si CH avait été présent lors de la visite au collège de Mamers, il aurait certainement reconnu que ce projet « est loin d’être aberrant ».

Aïe, poutre dans l’œil ! Je me rends compte en écrivant ces lignes que – hier soir- je n’ai pas du tout pensé à lui parler de cette journée « paille ».

Bertrand Crépeau, asso. terragraphe

Vendredi 04 octobre 19, Lavernat 

Je viens de croiser Loïc (réunion bourg de Lavernat). Il m’a demandé de ne pas diffuser ce compte rendu que je lui ai envoyé. Il m’a dit que sa direction m’avait écrit un mail. Ce n’était pas une blague, le voici :

Bonjour M. Crépeau,

Je me permets de venir vers vous suite à la réception au Pays, d’une note écrite de votre main relatant votre ressenti sur la journée de visite du 2 octobre dernier, journée provoquée par Loïc (…)

Je souhaiterais pouvoir vous entretenir à ce propos, aussi je vous demande de bien vouloir m’indiquer vos disponibilités à venir prochainement, afin que nous fixions une rencontre au sein des bureaux du Pays ou en mairie de Lavernat (mais je note que vous avez signé votre note en tant que membre associatif).

Je souhaiterais que cet échange puisse se faire en présence de Loïc et Laurence P, tous 2 présents à cette même journée.

Vous remerciant de bien vouloir me faire connaître vos disponibilités,

Salutations distinguées.

(Direction des chargés de visites)

Comment répondre à cette convocation ? (Par une autre demande de convocation ?) J’ai opté pour une réponse soft.

Bonjour,

merci d’avoir lu cet extrait de journal de bord.

Au plaisir de vous lire,

BC

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