Capitalisme & réseaux

  • 19/01/21 : comme tout terragraphe, je suis peu étonné de lire dans l’une des irréductions latouriennes que « Le capitalisme n’existe pas et pour la même raison que Dieu (…) (Latour, 2011, p.264). Puisque le monde est plat en tout point (sans transcendance), « il est seulement possible de faire de très longs réseaux (un commerce triangulaire, une multinationale) » (ibid.) Réseaux qui produisent des alliances et « des accaparements par certains groupes » (Stengers, 2006), mais qui nous feront bientôt apercevoir « que le capitalisme n’est universel que dans l’imagination de ses ennemis et de ses promoteurs ». (Latour, 2011, p.264).

  • Je me dis qu’il nous reste, à moi et mes compères, un gros travail de descriptions à produire sur ces réseaux animés par des  forces qui pullulent sans transcendances ni équivalences. J’ai noté, dans cette même page citée plus haut, que Latour rend hommage à Braudel « qui ne cache pas ce travail ». (ibid.). Braudel… c’est l’un des trois auteurs (avec Marx et Weber) choisis par l’économiste Philipe Norel pour définir le capitalisme dans son ouvrage de 2009, l’histoire de l’économie globale.  Trois auteurs pour le définir ! Ce terme est donc une construction ! En lisant mon ami Philippe, je reste marqué par le fait que les économistes puissent ne pas être tout à fait sereins face aux contours du capitalisme.

  • Pour Norel, Braudel définit le capitalisme comme un contre-marché. En marge du marché officiel (transparent), le capitalisme nait dans un réseau fait de longes chaines marchandes (illisibles) et d’échoppes tout aussi obscures (« l’auberge, la place annexe du bourg ») ». (Norel, 2009, p.171). Ce capitalisme qui perturbe le marché classique « peut se repérer bien avant le XVe siècle : ce qui n’est pas tout à fait le cas chez Marx et Weber ». (ibid. p.173).
  • Marx verrait le capitalisme apparaitre, selon Norel, d’une façon vraiment prégnante au XVIe siècle à une époque où le capital marchand (appropriation privée des longues chaines marchandes) s’associe avec le capital productif (appropriation privée, « parfois brutale, des moyens de production »). Ce capitalisme induit un certain type de rapports de production, c’est à dire un certain type de réseau fait de « relations qui se nouent entre les hommes dans le but de produire : relation technique, bien sûr, mais aussi et surtout relations sociales (…) ce qui crée une division irréductible entre classes sociales » (…) La bourgeoisie et la noblesse » (…) obligeant une partie des individus relevant du mode coutumier de subsistances à vendre leur force de travail » (ibid.).
  • Dans son ouvrage de 2009, Norel termine son topo sur le capitalisme en disant que Weber le définit comme une « recherche rationnelle du profit ». Cette dernière ne se rencontre pas nécessairement dans toutes les activités motivées par l’appât du gain (ainsi, le pillage du Pérou par Pizarro ne mérite pas le qualificatif de capitaliste (ibid. p 175). Norel rappelle que cette recherche rationnelle du profit nécessite certaines conditions structurelles : un réseau où voisine la rationalisation de la technique du droit et du marché (spécification des producteurs), l’appropriation privée des moyens de production, la liberté de marché, l’existence des travailleurs libres (dans le sens d’une existence « hors -sol »). Norel signale au détour, car cela appui la thèse de son ouvrage, que Weber s’est trompé sur l’origine purement européenne de ces conditions (la Chine, notamment, en ayant connu plusieurs antérieurement et sous des formes différentes » (ibid. p 176)).

  • J’ai dessiné un triangle pour positionner ces trois définitions. Je les vois, ici, comme l’expression des trois dérives classiquement nommées « idéologiques », « libidinales » et « organisationnelles ». Ces trois dérives dévoilent, donc, trois types de réseaux « terrestres ».

Bertrand Crépeau Bironneau

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