Localiser le terme ontologie

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(Planche n°2)

Comment comprends-tu le mot «ontologie» tel qu’il est proposé par Patrice Maniglier dans son annexe de 2021?

D’un point de vue personnel, j’ai utilisé ce mot il y a une quinzaine d’années pour l’opposer au mot « dialectique » et ceci, à propos d’une controverse que j’installais, alors, entre Gilbert Simondon et Henri Lefebvre. Cette opposition était discutable, mais elle m’était utile pour parler d’une chose qui m’horripilait  : l’écrasement des modes d’existence. Je me disais : si on ne suit que l’ontologie du premier, on écrase les possibilités de nos existences, si on suit la dialectique du second, on écrase l’existence en tant que telle. Depuis, j’ai pris l’habitude de penser les choses d’une manière double : de proche en proche, (régressivement, transductivement) et de saut en saut (progressivement, dialectiquement). Par exemple, si je me mettais à appliquer cette double approche à propos de l’opposition que je faisais, à l’époque, entre ontologie et dialectique, je pourrais dire comment ces mots désignent des pratiques de pensée qui se sont déphasées (de proche en proche) transductivement autour de la pratique générale de la philosophie. Je pourrais aussi dire comment ces deux mots se supposent et s’opposent dialectiquement.

Dans son ouvrage de 2021, Maniglier n’oppose pas l’ontologie à la dialectique, mais à l’ontique. Cela n’est-il pas plus correct d’un point de vue du vocabulaire philosophique?

Oui certainement, selon la vision d’Heidegger (que Maniglier convoque), « l’ontologie » se penche sur l’Être, tandis que « l’ontique » se penche sur la connaissance de l’Étant. Un rapide coup d’œil sur l’article de Paul Ricœur dans l’encyclopédie Universalis m’a appris que les premiers philosophes pouvaient établir ce même jeu de différence entre une pratique de la métaphysique (liée à l’être en général) et une pratique des métaphysiques spéciales de l’être du monde (physique), de l’âme (psychologie) et de Dieu (théologie). J’ai appris, aussi, que si une pratique ontologique existait dans l’ancienne Grèce à travers la recherche d’une connaissance sur l’être en général, le mot « ontologie » ai apparu bien plus tardivement lorsque Kant l’employa (non pas tant pour l’opposer à celui de métaphysique, mais tout bonnement à celui de physique, mathématique…).

Dans quel sens Bruno Latour utilise ce terme d’ontologie?

Dans une note de bas de page de son livre de 2006 (Changer de société, refaire la sociologie), Bruno Latour fait référence  à cette « l’histoire longue et mouvementée de ces termes » en précisant que sous sa plume, « l’“ontologie” est la même chose que la “métaphysique”, à ce petit détail près qu’on y ajoute la question de l’unité et donc de la vérité ».

Le lien que fait Latour entre unité et vérité ne me parait pas évident. Cependant, si je l’accepte, je peux mieux situer ce terme en le positionnant dans un tableau qui me sert de fil rouge pour mes cogitations depuis quelques mois déjà. Je ne montre ici que le « bas » de ce tableau en y ajoutant, donc, les mots « ontologie » et « métaphysique ».

              Actualisations et potentialisations des critiques      ACTUALISATION Consolidation des effectifs en présence     Pratiques implacables forcenées   Militantisme pro et anti extractiviste  POTENTIALISATION Exploration de nouveaux effectifs     Théories sensibles descriptives   Transductions techniques liées à la terraformation des zones critiques  POTENTIALISATION Exploration de nouveaux affects     Pratiques sensibles ajustées   Activisme, mises en présence, égards ajustés, recherche d’intérité  ACTUALISATION Consolidation des désaffections en présence   Théories implacables explicatives   Déductions normatives et critiques (sur la Nature, la Société…)
  Implorations et explorations possibles  PRATIQUES QUI NOUS RENDENT ÉPLORÉS  THÉORIES QUI RESTENT À EXPLORER     ONTOLOGIE    PRATIQUES QUI RESTENT À EXPLORER        THÉORIES QUI NOUS RENDENT ÉPLORÉS     MÉTAPHYSIQUES

Sur tableau, je positionne l’ontologie dans la « case » des théories à explorer et les métaphysiques (non ontologiques) dans celle des théories « éplorantes ». À la page 215 de son ouvrage de 2016, Latour m’aide à préciser en quoi ces métaphysiques nous rendent éplorés. Pour une part, elles nous font adopter « l’attitude blasée du relativisme commun ». Pour l’autre part, elles nous obligent à simplifier par avance et à taper « vigoureusement du poing sur la table pour montrer que “les faits sont là” et qu’il n’y a plus à discuter ».

Ce type de pratique dans laquelle nous entraine la métaphysique nous permet de remarquer que  la pluralité, en tant quel tel, ne garantit pas la possibilité d’exploration. Elle peut nous rendre insensibles à l’unité (quasi subjective) et possessifs vis-à-vis des faits (quasi objectifs). En creux, ce tableau m’aide à visualiser l’ontologie comme ce qui complexifie notre sensibilité à l’unité en « réveillant » notre recherche des relations.

Et comment Patrice Maniglier définit l’ontologie?

Maniglier voit l’ontologie comme ce qui nous conduit à explorer notre « grammaire des existants » (p.19). L’analogie me parait parlante, mais il me faudrait la faire parler un de ces jours. Je comprends mieux Maniglier lorsqu’il définit l’ontologie qui l’intéresse comme une ontologie plate.  Ce que je comprends, c’est que cette ontologie ne s’appuie ni sur un réductionnisme déductif ni sur un relativisme (au sens commun) mais sur un relationnisme envisagé sous sa forme la plus immédiate et la plus plate possible.

Pour Maniglier, cette ontologie plate signifie que des relations entre des entités aux ontologies très différentes peuvent être envisagées « localement » sans passer par des médiations (celles des plans généraux des mots et choses par exemple). C’est en ce sens, cette ontologie peut être qualifiée de terrestre.

Si cette ontologie est liée à ce domaine spécial du «terrestre», c’est qu’elle s’apparente à l’exploration de l’Étant, à l’être du monde ou encore à cette pratique de la cosmologie grecque. En quoi n’est-elle donc pas une métaphysique?

Cette ontologie ne vise pas à connaitre l’unité (et la vérité) du « terrestre ». Mais elle est, elle-même, terrestre dans le sens où elle procède « platement », de proche en proche, (en excluant tout plan céleste ou souterrain si l’on peut dire).    C’est le caractère « plat » de cette ontologie qui justifie ce qualificatif de « terrestre ». C’est comme cela que je comprends l’utilisation de ce mot dans l’annexe de Maniglier.

Quels exemples de pratiques de la vie quotidienne pourrais-tu citer pour différencier l’ontologie plate, de la métaphysique abrupte?

Les jeux collectifs de ballons entrent assez bien en analogie avec la pratique de l’ontologie plate. De leur côté, les pratiques qui nous rendent éplorés s’apparentent plutôt aux jeux de hasard ou aux jeux de culture dite « générale ». Je dis cela, car j’essaie de m’expliquer pourquoi je préfère regarder le foot à la TV que, par exemple, l’émission Question pour un champion!

L’ontologie est une pratique vitale pour toi ?

Cette ontologie du terrestre me fait rêver (d’une façon éveillée), car je me dis qu’il est possible, grâce à elle, d’éprouver le « vif[1] » selon une unité ni affaibli, ni hégémonique. Je vois cette ontologie comme un antidote pour se prémunir d’écraser non seulement les mondes des existants, mais l’existence en tant que monde.


[1] Cf chapitre : Quand le vif de l’écrit saisit le vif de l’écriture : où la technique comme symbole du vif, Bertrand Crépeau, 2013

Ici, on planche sur la récapitulation systématique des concepts d’une ontologie du terrestre proposée par Patrice Maniglier, Le philosophe, la Terre et le virus, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2021

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