Journal terreau 4) “Conter” le nombre de buts

Dimanche 12 avril 20

18 h : retour d’une balade dominicale ; un de nos nouveaux voisins a construit avec de la ficelle bleue et trois branches de noisetier une cage de but de foot (il attend la fin du confinement pour déménager celle qu’il a achetée dans un commerce). Les compétitions professionnelles de football se sont arrêtées, mais ceux qui ont la chance d’avoir un terrain de loisir continuent à jouer à ce sport — à loisir — sans se poser de question.

Le questionnement a lieu sur un autre terrain : celui du monde du foot qui profite de cet arrêt sanitaire pour se demander à quoi il joue. Les prises de parole sont nombreuses. Le 10 avril, le président de l’OM déclarait vouloir « envisager de baisser définitivement le salaire des joueurs ». Répondant à un sondage express, les lecteurs du journal l’équipe, dont je suis, se prononçaient à 88 % pour une baisse générale des salaires dans le monde du foot. Le 11 avril, Christian Gourcuff, l’entraineur du FC Nantes, critiquait dans un article du monde, la logique spéculative du financement du foot nécessitant le recours à des fonds d’investissement.  « La planète vit à crédit, consomme plus que ses ressources disponibles et le football fait partie de cette logique[1] ». »

Le monde du foot semble mûr pour s’inspirer, par exemple des trois « idéaux » solidarité-égalité-sobriété qui réorientent, ces temps-ci, d’après Yves Citton[2], notre imaginaire collectif. Voyons ce que ça pourrait donner pour le foot : solidarité : le foot reverserait, immédiatement ses trésors de guéguerre à des secteurs plus avant sur le front ; égalité : le salaire d’un joueur ne pourrait pas dépasser quatre fois celui d’un stadier ; sobriété : chaque équipe verrait le nombre de ses points fortement modéré par son empreinte carbone.

Lundi 13 avril 20

7 h 30 : le ridicule tuant, ces jours-ci, beaucoup moins que le coronavirus, il nous faut pleinement en profiter. Le besoin décohère les habitudes et même les interdits (Simondon, 2005) il fait baisser le niveau du contrôle social. « La famine conduit à chercher toutes sortes de racines comestibles, à manger des corbeaux, des rats ; ce sont là des expériences qui accroissent l’information et favorisent les découvertes[3] ». Le confinement nous fait chercher des producteurs locaux de denrées alimentaires (la semaine dernière, l’hebdomadaire local titrait sur ce thème). La crise nous autorise comme jamais à réfléchir aux possibilités qu’elle engendre. Nous avons de la chance, nous les femmes et les hommes des contrées libres, car il nous est offert, comme jamais (…), d’écrire et de dessiner tous les rêves éveillés qui nous traversent. Nous avons de la chance, et nous avons aussi un devoir. Comme le suggère Citton[4], face à la panique virale, nous devons dès maintenant « viraliser des réponses virulentes ».

Est-il très virulent de s’attaquer à l’institution du foot ? N’est-ce pas, même, un peu ridicule dans ce moment catastrophique, de s’intéresser à son destin ? Certainement, mais il faut bien commencer par engager la partie, et il me semblait, hier, qu’en donnant des coups de « coin » dans le foot on pourrait, de proche en proche, faire trembler l’arène toute entière des paris-rois[5].

Ce matin, deux rêves éveillés me trottaient dans la tête, lorsque je songeais à l’activité du foot médiatique : je rêvais à une haute autorité capable d’imposer au foot spéculatif la sagesse de redevenir, au pire, un foot lucratif. Je rêvais, aussi, à des millions de passionnés de football, qui, comme moi, s’engageraient, par écrit, à ne plus vouloir « définitivement » s’informer et s’individuer à travers le football médiatique. D’un côté, un décret qui tombe du ciel, de l’autre des millions de pages de carnets de bord tenues par des millions de supporters où on lirait, « après la fin du confinement, j’arrête de regarder le foot comme un con ». 

Mardi 14 avril 20

17 h 30 : l’année dernière, je suis allé voir PSG Nîmes au Parc des Princes. Ça faisait près de vingt ans que je n’étais pas entré dans un stade de cette ampleur. Le spectacle est bien connu, mais je le découvrais : d’un côté, des supporters aguerris regardant à peine le match, de l’autre côté, des joueurs (Mbappé a marqué ce soir-là deux jolis buts) qui regardent à peine leurs supporteurs. D’un côté chaleur brute des tribunes, de l’autre la froideur brute du terrain de foot. Tout en haut : le sol « hors foot », tout en bas : le foot « hors sol ».

Du haut : les règles du jeu, les enjeux, les formes géométriques imposées (terrain rectangulaire, lignes, ballon rond). Du bas : les feintes, les tibias, les primes, les coups bas. Deux points de vue qui me font cerner l’activité du foot sans m’aider à le comprendre « amicalement ». Or, j’ai vraiment besoin de ce point de vue amical, si je souhaite porter cette naïve idée de remettre en cause ce que le foot est devenu dans les pays les plus riches. Par quel biais comprendre le foot comme un ami ? Ici, comme ailleurs, je ne veux surtout pas succomber à la tentation de mettre le ballon ou l’humain tout seul « au centre ». Mais, ici, plus qu’ailleurs, il me semble assez simple de saisir le biais de la « bête ». Le foot, ce n’est ni un ballon ni des joueurs, c’est au départ, un shoot, une « passe ». Une passe qui s’élève, de passe en passe, au rang d’être. Le « foot », c’est un « être-passe ». Lorsque tout roule, la bête génère des tibias, des tribunes (par exemple) ; et, lorsque ça dégénère, la bête se dédouble en foot « hors-sol » et en sol « hors-foot ». 

La règle « dix » du football stipule que : « l’équipe qui aura marqué le plus grand nombre de buts pendant le match remporte la victoire ». Puisque c’est une règle, c’est qu’on peut la changer ; puisque la règle « dix » a été inventée, c’est qu’on peut continuer à l’inventer. On peut par exemple changer le mot « victoire » par le mot « histoire », la rime étant la même, le changement serait tout à fait infime. Au foot, il est très vexant d’encaisser des buts, si de surcroit, il faut les compter pour savoir quelle équipe va bientôt gagner, « on ne s’en sort pas ». Les buts ? Pourquoi ne pas les compter, mais au même titre que d’autres évènements du match. Avec la nouvelle règle « dix » l’équipe qui aura marqué le plus de buts aura la charge de « conter » l’histoire du match. Le récit de cette équipe conteuse sera, alors, nécessairement subjectif, car il ne pourra plus s’appuyer sur un seul décompte objectif. De son côté, l’équipe qui aura marqué le moins de buts pourra donc contester formellement non la victoire, mais l’histoire de l’équipe « historieuse ». Elle pourra dire : « votre récit n’est pas rigoureux, sur quel critère formel l’appuyez-vous ! »  Ici non plus, on ne s’en sortirait pas, mais à défaut de s’être passé la balle, entre équipes, durant le match, on se « passerait », nécessairement, la parole, dans l’après-match : et qui sait, « même » pendant le match suivant. On pourrait aussi se taire pour savourer. Les matchs de foot sans l’artifice de la “gagne” ressemblent à des soirées de danse où l’on ne sait pas si l’on participe à un entrainement ou à un bal.

Ce petit changement de la règle du foot numéro « dix » permettrait de distinguer la « nature de ce qui calcule avec la nature de ce qui est calculé » (Latour 2015). Le nombre de buts ne dit pas grand-chose de la nature même du match. Les adultes l’on oublié, mais les enfants de notre nouveau voisin (qui a bricolé une cage de but) le savent certainement. En fait, ce changement institutionnel viendrait marquer du sceau ce qui s’institue lorsque l’on bricole un match de foot avec des sots en guise de poteau. Pour ne pas passer à côté de ce temps de confinement sans le foot de paris, nous devons absolument faire cette mise à jour que l’on a, depuis l’enfance du foot, toujours reportée. 

Imaginons un village où un match de foot se joue avec cette mise à jour réglementaire. Nous sommes dimanche : on a compté les buts, mais le chiffrage n’a pas cloué le bec à la réflexivité. Elle s’est au contraire engagée sur des critères qui semblaient sans limites (la couleur des chaussettes, la variation « huit » de l’attaque latérale gauche). Le lendemain soir, une réunion de conseil municipal a lieu. L’éthique du match du jour d’avant est encore dans les têtes. On étudie sérieusement l’état des comptes, mais « contaminé » par ce qui s’est passé la veille, on convient tacitement, sans modifier une seule virgule de la législation administrative, qu’aucun chiffrage n’est en mesure de clouer le bec à la discussion politique.

Jeudi 16 avril 20

16 h : j’ai commencé hier à répondre au dernier questionnaire de Latour.

Enfin ! C’est un début, je ne me suis pas foulé.

Question 1) quelle activité maintenant suspendue souhaiteriez-vous qu’elle ne reprenne pas ?  

Réponse : Le foot de compétition.

Question 2 : « décrivez pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/superflue/dangereuse/incohérente ».

Réponse : 

nuisible pour ma planète : je visionne les buts du FC Nantes sur mon smartphone ; nuisible pour mon cerveau : lors des grandes compétitions, j’essaie de regarder le maximum de match et j’aime écouter les commentaires d’après-matches ; 

superflu : une fois le match ou la compétition terminé, je me dis que j’ai gaspillé mon temps, mes forces, mon attention, mes émotions et surtout ma voix ;

dangereux : c’est une sorte de jeu de la mort : je joue avec mon processus d’attention, c’est-à-dire mon processus d’individuation (Steigler, 2006) ;

incohérent : le foot de compétition m’empêche de m’abrutir sur tous les autres types d’incohérence que la vie moderne me propose.

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/employés/agents/entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans cette activité que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités.

Les footballeurs professionnels sont des gens souples qui savent « passer » : ils passent d’une fonction à l’autre sur le terrain et en dehors (ils jouent les commentateurs immédiatement après le coup de sifflet final, ou après quelques années). Dans ce rêve éveillé, je ferais passer ces footballeurs de l’état de « travailleur » à celui de « technicien ». (Simondon, 1989). Tandis que le footballeur « travailleur » maitrise des « passes » déjà élucidées, le « technicien » explore des passes aux effets encore incomprises. Tandis que les footballeurs « travailleurs » nous montrent le foot tel que nous le connaissons, le footballeur technicien nous le montre tel qu’il ne le connait pas encore. C’est certainement pour cette raison qu’il est passionnant de regarder des novices jouer. Et c’est pour cette raison que je préconiserais aux footballeurs redevenus techniciens (par l’arrêt définitif du foot pro) de jouer avec leurs semblables : des chercheurs de foot de tout niveau. Mpabbé, par exemple, serait tout à fait à sa place dans une équipe de foot à Lavernat. C’est un des meilleurs techniciens au monde, et notre village ne dispose d’aucune équipe déclarée. Les conditions sont idéales pour le village et pour le joueur. Entre découvreurs de foot, l’entente ne pourra pas être, ailleurs, plus excellente.

23 h : la commune n’a pas beaucoup de réserve financière, car une grande partie de son budget vient d’être alloué au financement de l’installation de la fibre qui aurait permis aux villageois de visionner des matches de foot. Puisque ces derniers n’existeront plus après le confinement, il semble équitable qu’une vedette de l’écran du temps d’avant continue à peaufiner son art dans notre village.

Cependant, il ne s’agira pas de transformer le football globalisé en football de terroir. Canal+ pourra retransmettre le direct du match Ecommoy — Mayet uniquement d’une façon hasardeuse. À la suite de ce match, ceux qui se seront endormis pourront voir Los Rilos jouer au Chili contre Las Ritas. Le football doit garder son étrangeté. De la même façon que les anciens professionnels du foot ne nous montraient rien de l’inaccessible objet-sujet « foot », les circuits courts du terroir ne pourront pas prétendre le domestiquer. Le foot restera toujours ce mystérieux jeu idiot que l’on rêverait d’inventer.

Que préconiser pour les autres entrepreneurs et salariés qui gravitaient (dans le temps d’avant) autour des joueuses et des joueurs professionnels ? Les fabricants de stade savaient construire des arènes qui faisaient tenir ensemble le foot du haut avec le foot du bas. Je préconiserais qu’ils prennent les rênes du nouvel agencement des compétences des ex-travailleurs du foot. Eux seuls ont la maitrise des ensembles. Ils seront, naturellement, les nouvelles instances du nouveau foot. Hier, ils fabriquaient des stades, demain, ils fabriqueront des staffs, des comités, des comités du nouveau foot. Ces collectifs réuniront des lieux, des choses et des anciens travailleurs devenus, eux aussi, techniciens du nouveau foot (agoras de comptoir, ballons d’encrier, kinés-percussionnistes, supporters-brancardiers, etc.).


[1] https://www.lemonde.fr/football/article/2020/04/11/christian-gourcuff-il-faudra-bien-que-le-foot-revienne-a-une-economie-reelle_6036329_1616938.html

[2] https://aoc.media/analyse/2020/04/06/panique-virale-comment-ne-pas-rater-la-catastrophe/

[3] Gilbert Simondon, L’invention dans les techniques, cours et conférences, 2005, p.156

[4] ibid.

[5] Selon l’Union, les gains générés par le poker en ligne ont été multipliés par 2,5 depuis le début du confinement https://www.lunion.fr/id145272/article/2020-04-15/coronavirus-en-france-le-poker-en-ligne-connait-un-afflux-de-joueurs

En résumé : le ridicule tuant, ces jours-ci, beaucoup moins que le coronavirus, il me fallait pleinement en profiter.  Dans cette période de Pâques, j’ai imaginé comment la modification d’un mot dans la règle du foot, pouvait, de passe en passe, contaminer bon nombre d’arènes qui, sans compter (ni conter), mettent tous leurs œufs dans le même panier.

Bertrand Crepeau-Bironneau

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