Traduire l’annexe de Maniglier (2021) sur l’ontologie du terrestre (journal introductif)

Journal introductif

Vendredi 15 décembre 2023

Je suis en train de lire Le philosophe, la terre et le virus, de Patrice Maniglier (Les liens qui libèrent, 2021). C’est intéressant. Le livre oscille entre le commentaire anodin (local) et la structuration philosophique (globale) : je me dis que cette bilocalité d’écriture pourrait m’aider à tenir ce journal de lecture sur la presse locale.  À suivre…

Lundi 18 décembre 2023

La lecture du livre de Maniglier sur Latour me fait prendre conscience de deux idées. Premièrement, il y a une différence entre les deux questionnaires proposés par Bruno Latour dans les années 2020. Le premier (lié au dispositif où atterrir ?) met en avant le liens aux subsistances, c’est-à-dire aux quasi-objets. Le second (proposé dans la revue AOC lors du premier confinement) met en avant le lien aux attachements, c’est-à-dire le lien aux quasi-sujets. Ce n’est pas tout à fait ce qu’écrit Maniglier, mais c’est comme cela que je comprends cette nuance. Il me faudrait étudier cela au regard du contenu éditorial de mon hebdo local.

Il est probable que ce journal centre sa ligne éditoriale sur les quasi-sujets plutôt que sur les quasi-objets (les attachements sont plus mis en avant que les subsistances). L’hebdomadaire, la Sarthe agricole (que j’ai acheté à deux reprises lors de ce trimestre) met en avant, lui, l’enjeu des subsistances (les liens aux quasi-objets). Ce sont, ici, des hypothèses de travail.

Cette première lecture de Maniglier m’apporte une seconde idée qui m’est plus familière. Elle postule que les socialités, c’est-à-dire les agencements collectifs entre non humains et humains (ou plus spécifiquement entre quasi-objets et quasi-objets) pourraient être mieux explorées si on ne les laissait pas écraser par l’imploration des territoires institués, administrés (états, communes…) 

Lorsque je lis le propos des élus locaux (associatifs ou étatiques) tel que le rapporte l’hebdo de ma Vallée du Loir, j’ai l’impression qu’ils évoquent des territoires étrangers à mes sens. Le local semble si solidement constitué qu’il m’est difficile d’explorer la constitution de ce qui se localise…  Ces élus politiques et associatifs font de leur territoire un allant de soi qui ne va pas de soi pour moi. Il me manque, en tant que lecteur, la possibilité d’explorer politiquement la constitution de cette Vallée du Loir.

Ce constat pourrait m’encourage à mener un travail terragraphique à propos de cette presse locale. mais j’ai une vision trop vague de ce travail de recherche.

Je me dis qu’il me faudrait tenter de décrire graphe après graphe la platitude politique de cette Vallée du Loir,

Maniglier voit ces platitudes comme des agencements de graphes. Il donne un exemple : « S’il fallait représenter la Terre à plat, elle ne ressemblerait pas au globe terrestre, mais à un graphe en réseau comprenant des N, des H, des O, avec des flèches allant vers des NO3-, NH3, CO2, etc., sur chacune de ces flèches se trouvant des nœuds ayant éventuellement la forme de lapins, de bactéries, de nuages ou de roches, vers où convergent d’autres flèches partant d’autres formules du même genre, certaines beaucoup plus compliquées» (Maniglier, 2021, p.113).

Si je saisi bien son propos, ces « graphes de réseau » permettent de repérer des nœuds, des localisations plus ou moins virtuelles. Elle permet, aussi, de les dénouer, les renouer. Elle laisse de l’espace à l’activité politique. 

En écrivant cela, je comprends mieux ce qui rend difficile la lecture de la presse locale. Elle s’appuie sur des graphes d’attachement qui loin d’être mis à plat, sont déjà dessinés, déjà mis en relief. C’est bien sûr le principe de toute institution : il faut que je l’accepte.  Pour réussir à lire cet hebdo, je dois accepter que des actants localisateurs ont visiblement déjà tranché à propos de la délimitation de ce territoire. Je dois accepter que celui-ci est déjà précipité, cristallisé, institué, voté par « on ne sait qui », dans « on ne sait quel lieu (ni à quelle date ni de quelle façon…).

En bref, cet hebdo local fait comme-ci une énonciation à propos d’une vallée pouvait ignorer le processus politique qui lui permet pourtant d’exister en tant que vallée. Je n’écris pas ceci pour m’en plaindre, mais pour essayer d’apprécier cette presse locale : il suffit que je la prenne pour ce qu’elle est : une presse locale qui ne cherche aucunement à m’informer sur ce qu’est ce local !

Mardi 19 décembre 2023

Je me suis réveillé avec cette formule (liée à ce que je formulais dans mes tableaux distinguant imploration et exploration) : il faut politiser l’exploration plutôt que de faire de l’imploration une politique.

Jeudi 21 décembre 2023

Je viens de parcourir l’arborescence des concepts de l’ontologie du terrestre proposée par Maniglier dans l’annexe de son livre de 2021.  C’est dense. Je n’ai pas pris le temps de saisir toutes les nuances. L’auteur propose un lexique du terrestre tel que peut le formuler un « structuraliste ouvert ». Maniglier traduit Latour en une lignée de termes qu’il me faudrait explorer.

A vrai dire, j’ai eu un peu le mal de mer en lisant cette annexe. Premièrement parce que je n’ai pas discerné son horizon. Deuxièmement, parce que les rares concepts que j’ai saisis m’ont semblé naviguer sur un monde instable, froid, indifférent à mon sort.

J’ai senti que ce monde exigeait de moi un travail d’écriture et plus généralement une mise en route d’une « activité ».

Le terme « activité » est évoqué dans cette annexe. C’est précisément par ce bout que j’ai commencé à circuler dans cette arborescence. (Tout simplement pare que L’arrêt de mon activité de pédagogue me pousse, ces temps -ci, à réfléchir à mettre en place de nouvelles activités).

Aussi, du point de vue de la philosophie du terrestre, « l’activité » serait une « opération par laquelle un terrestre entretient au moins un aspect de son mode de vie. »  (p. 256). Qu’est-ce, selon Maniglier, « un mode de vie (un ethos) » ?  Une « durée d’un ensemble d’attachements, style d’existence d’une forme déterminée par cet ensemble d’attachement ».  (p. 256).

Les choses se corsent. Comment saisir cette définition ? La « forme » désigne, ici, un existant terrestre. Cet existant terrestre est porteur d’un style d’existence (un ethos) surdéterminé (au sens freudien) par un ensemble d’attachement qui dure dans le temps. L’attachement ? « Ce à quoi on tient – économie ou éthonomie de la territorialité » (p.255). Un nouveau mot apparait, ici : « éthonomie ». Selon Maniglier, le mot préciserait le mot « économique » en mettant en évidence la multiplicité des chaînes d’activité (plus « hybrides » que les chaines purement liées à la manière de faire circuler l’argent). L’éthonomie permet d’évoquer comment nos attachements, (ce à quoi on tient) sont surdéterminés par nos styles de vie (faits de multiples chaines d’activité).

J’avance un peu dans cette arborescence proposé en fin d’ouvrage avec un signal de radar faible.  Je ne comprends pas bien. Je dois retourner cent pages en arrière, pour lire quelque chose de plus que j’arrive à visualiser :  « les territoires seraient des unités définies par des relations de dépendances existentielles (objectives), d’attachements affectifs (subjectifs) et de solidarités de luttes (oppositifs). (p. 155).

Voici comment je visualise cette triple relation :

Éthonomie AÉthonomie B
  Dépendances existentielles (attachements affectifs) Territoire où l’on vit          Dépendances à l’oppositif (Solidarité, lutte) entre les territoires d’A et de B  Dépendances existentielles (attachements affectifs) Territoire où d’autres vivent    
  Dépendances objectives (liens aux subsistances) Territoire d’où l’on vit  Dépendances objectives (liens aux subsistances) Territoire d’où d’autres vivent  

Plus tard,

Je veux noter cette hypothèse : ce à quoi on tient (affectivement) devient, de proche en proche, le territoire « où l’on vit ». Mais cela peut rater, on peut tenir à quelque chose qui ne traduit par une non-localisation. C’est peut-être mon cas en ce moment : j’habite « affectivement » dans un territoire que je n’arrive pas à localiser en Vallée du Loir.

Je me sens plus attaché à des aspects du territoire « d’où l’on vit » (notre territoire de subsistance). La canicule de 2022 m’a fait éprouver que je vivais avec mes voisins du sud Sarthe une même épreuve à propos des ressources en eau de notre territoire . J’ai le sentiment que « notre » attachement aux territoires d’où l’on vivait s’est élargi à celui (ceux) d’où l’on vivait. Bon, en fait, ce sentiment reste très timide. En râlant durant cet été 2022 avec un voisin à propos d’un agriculteur qui arrosait ses mais en pleine journée de canicule, j’ai juste « senti » comment notre territoire « d’attachement » peut devenir « aussi » notre un territoire de « subsistance », et comment cela peut nous faire entrer dans un rapport de lutte (oppositif) avec d’autres manières (éthomiques) de s’attacher et de substituer.

Le problème, selon Maniglier, c’est que nos différentes manières de s’attacher et de subsister (nos mondes éthonomiques) sont écrasées par un monde, et même un « régime », que l’auteur qualifie de « capitaliste » : un régime « qui efface nécessairement quelque chose de sa propre opération » (p.186) , un régime qui coupe « à l’endroit d’au moins un nœud » le lien plus ou moins indirect que nos activités (ces opérations d’entretien de nos styles de vie) ont avec leurs provenances singulières.

Il me faudrait revenir sur ce point-là. En attendant, je note que Maniglier écrit que ce régime capitaliste occasionne  une « bilocalisation des mondes éthonomiques (p. 259) et que celle-ci est est rendu possible par le mécanisme de « scabilité ». Comment définir rapidement ce terme ? Je l’associe à celui de l’équivalence élargie, mais je reste ici un peu sommaire.  Pour Maniglier, la scabilité, c’est ce qui modifie qualitativement « une activité propre à un mode de vie afin de maximiser le nombre de modes de vie appartenant à des mondes éthonomiques différents avec lesquelles elle peut constituer une transaction ». Ainsi, la scalabilité est l’inverse de la traçabilité. Plus une activité est scalable, moins elle est traçable » (p.259). Il me faudrait aussi revenir sur ce point.

Vendredi 23 décembre 2023

10h35 : je poursuis ma rapide restitution sur cette première lecture de l’arborescence des concepts ontologiques proposée par Patrice Maniglier dans l’annexe dans son livre de 2021. Je retiens ce matin que le régime éthonomique moderne (capitaliste) nous empêche de tracer les liens entre nos terrains de subsistance et nos terrains d’existence. Je me dis que l’on pourrait qualifier d’entreprise terragraphique, tout effort d’écriture qui tend à les retrouver, les ré-éprouver, les re-décrire, re-trouver leurs singularités.

Ailleurs dans cette arborescence, me suis arrêté sur la notion de « lutte ». Ai apprécié l’idée que l’on ne pas la décréter, on ne peut la planifier, la programmer, et que ceux qui le font renforcent  le régimé éthonomique propre au capitaliste, en empêchant les quidams de connecter leur territoire d’attachement (existentiel ?) à leur territoire de subsistance.

Plus loin encore, la définition du terme « Mode d’existence » m’a intéressé. Je la copie ici, sans en comprendre grand-chose : « manière de construire des mobiles immuables et des réseaux globalisants » : (p. 249). Il me faudrait vraiment revenir sur es concepts qui se déploient le long de cette arborescence.

Je visualise mieux, par contre, le concept de « localisation » tel que Maniglier le propose : une « action persistant après le retrait ou la disparition de l’actant localisateur et sélectionnant un certain type d’actants sur lesquels elle est efficace, en les isolant d’autres actants » :  (p. 250). La phrase est cependant dense. Il me faudrait, un de ces jours, la déplier…

J’aimerais aussi déplier la notion de « graphe d’attachements » (ou éthogramme). L’auteur évoque à leur propos, « « un réseau de chaînes d’attachements primaires et secondaires dans lequel est prise une forme terrestre particulière » : p. 164. Que signifie cette distinction entre attachement primaire et secondaire ? Je n’en ai aucune idée !

Pour l’heure, je me rassure en me disant que je comprends parfaitement cette idée que  « pour établir un graphe d’attachement, il faut toujours partir d’un mode de vie particulier.  (p. 257).

Samedi 24 décembre 2023

J’ai encore essayé de m’intéresser aux articles de « ma » presse locale. Le flot des localisations, des gens, des sigles, des visages m’a encore donné la nausée. Je me suis senti comme ce personnage de la Nausée (Sartre, 1938), Roquentin, tel que Patrice Maniglier le décrit dans la Philosophie qui se fait. (Édition du Cerf, 2019). Face à un arbre nu,  Roquentin voit « les racines, les boursouflures, l’excès de l’écorce, et le simple fait de l’existence de l’arbre lui semblait déborder en quelque sorte sur elle-même, comme un trop-plein qui lui donnait la nausée » (2019, p.260). Après avoir fait de l’univers un monde de signes nus qui attend des (ses) significations, Roquentin (comme tout moderne) souffre, ici, de ne savoir comment en ajouter. L’arbre nu aux innombrables signes nus doit être sur le champ expliqué, signifié. En tant que moderne, il devrait en avoir la faculté :  il en va de sa santé ! Mais dépassé par ce flot de signes qu’il croit nus, il vacille. Le flot de significations extérieures qu’il a immédiatement convoqué face à la vue cet arbre nu ne lui parvient pas.

Il le sait aussi, son vertige ne pourra s’apaiser que s’il prend les signes de l’arbre nu pour « des réalités bizarres, certes, mais parfaitement perceptibles » (2019, p.260) c’est-à-dire pour des signes déjà structurellement signifiés.

Je pourrais donc faire confiance à ma première intuition en me contentant de répertorier, dans ce journal de bord les signes entraperçus dans ma presse locale. Concernant cette enquête sur le localisme vu notamment à travers « ma » presse locale, je pourrais (en m’insiprant de Latour 2006, p.246) dissocier quatre types de carnets : le premier pour le suivi organisationnel mon enquête, un second pour la récolte des donnés, un troisième pour la formulation des idées, un quatrième pour noter les réactions qui pourraient émerger de ce terrain. Cet ensemble de carnets pourrait être socialisé sur la page « loinverlà » du site web terragraphe.org.   

Mardi 26 mars 2024

Depuis trois mois, je me suis, finalement, attaché exclusivement à la rédaction de ce troisième type de « carnet » que j’évoquais fin décembre : celui des idées. J’ai dessiné près de 180 planches publisher pour essayer de mieux visualiser les concepts du terrestre tel que les formulait Maniglier dans l’annexe de son livre de 2021. J’ai intitulé l’ensemble graphes propédeutiques 1 : pour une éventuelle meilleure exploration de la récapitulation systématique des concepts d’une ontologie du terrestre de Patrice Maniglier (2021).

J’ai attribué le chiffre « 1 » à cette série de graphes, car je me dis que d’autres séries de graphes pédagogiques, propédeutiques, suivront (à propos d’autres ouvrages, par exemple).

Je devrais préciser (dans un sous-titre, par exemple) que ces graphes ont été réalisés avec le logiciel publisher et plus précisément, selon des compétences d’utilisation (de ce logiciel) assez rudimentaires. D’autres logiciels, d’autres compétences graphiques auraient pu m’aider à mieux « dessiner » les concepts de l’arborescence, mais j’ai aimé être limité dans la possibilité de mise en forme. J’ai aimé m’installer dans la posture d’un pédagogue vieillot qui dessine d’une façon malhabile des planches faites de quelques mots, de flèches, de ronds, de triangles et de traits  sommaires. J’ai aimé que cette posture « structure » ce travail graphique de bout en bout.

Un autre travail graphique m’attend. Plus textuelle celui-ci. Je ne sais pas encore comment l’entreprendre. À l’instant, me vient l’idée que cela pourrait être sous la forme d’un dialogue entre un pédagogue et un étudiant. Cela permettrait au texte de rester en phase avec le caractère « vieillot » des planches (que les deux personnages auront, donc, sous les yeux).  

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