Jean-Hugues Barthélémy (3)

Dimanche 20 septembre 2020                         

14 h : le dernier mois, j’ai mis entre parenthèses mes cogitations à propos de la pensée écologique de Jean Hugues Barthélémy. Les interventions pédagogiques sont, aujourd’hui, derrière moi. Les prochaines ne viendront pas avant quarante jours : le temps d’un déluge, je l’espère. J’ai pris des notes sur la fin de la conférence de Barthélémy déjà abordée dans « l’article » précédent. Je l’ai fait, car je veux finir cette tâche de restituer ce que j’en ai compris, même si, paradoxalement, je me dis que je n’en ai pas compris grand-chose. Alliant, durant cette conférence, des formulations lourdes et des gestes de bras maladroits (illustrant, peut-être, son idée que l’hominisation est le résultat de l’imbrication du langage et de la technique), Barthélémy prétend proposer une reconstruction globale de la philosophie. Cette reconstruction permettrait, selon lui, de repenser de fond en comble la question écologique. L’objectif est si ambitieux qu’il me parait suspect ou, en tout cas, désagréable à aborder. Mais la sécheresse de ce mois de septembre, la souffrance des arbres qui m’entourent me sont aussi très désagréables à supporter. L’étude de la danse de la pluie ne semblant pas trop dans mes cordes, je ne peux pas, par surplus, refuser d’étudier les gesticulations de Barthélémy durant cette conférence. Je tiens à pouvoir répondre devant les arbres que je croiserai cette semaine que je ne suis pas resté les bras ballants face au mauvais sort qui les touche.  

Un arbre c’est quoi ? Barthélémy choisit l’exemple de l’arbre qu’un enfant aperçoit pour illustrer la distinction qu’il propose entre « ontologie » (domaine des critères, du savoir), « axiologie » (domaine des valeurs, de la transmission, de l’exemplarité, de l’incarnation, des sensations) et, enfin « économie politique » (domaine de la normativité, des besoins [et non des désirs] à satisfaire).

L’arbre peut porter un nom pour l’enfant. Cet enfant peut savoir, selon certains critères, qu’il a devant lui un chêne, un érable ou un bouleau. Ce savoir est un savoir d’ontologie génétique (telle espèce, telle famille de plante, telle histoire biologique). Face à cet arbre, l’enfant peut, aussi, ressentir des émotions. L’arbre lui transmet quelque chose, une sensation, une incarnation, un exemple de grâce, de solidité, de grandeur, de force, de souffrance, d’éternité. Enfin, toujours face à ce même arbre, l’enfant peut imaginer une pratique, une mise en œuvre économique qui répondrait à tel ou tel de ses besoins (la fabrication d’une cabane, l’accrochage d’une balançoire…).

La distinction entre ces trois approches ne m’est pas étrangère. En 2006, j’ai eu la chance de suivre les cours de René Barbier (1939-2017). Il m’avait appris à décliner le terme « sens » autour de trois acceptations. Sens comme « signification », « sensation », et « direction ». C’est exactement ce que fait Barthélémy ici lorsqu’il évoque sa triplette (signification ontologique, sensation axiologique, direction « économique ». Barbier plaçait au centre de ces trois acceptations, la sensation, le sensible. C’est autour de ce germe que se dépliait, dans son propos, le sens vu comme « signification » ou « direction ». Barthélémy semble systématiser cette pensée. C’est une pratique qui me heurte et qui aurait certainement heurté René Barbier, pour qui « l’écoute sensible » ne pouvait s’enfermer autour d’un schéma limité. Mais Barthélémy assume. Sa nouvelle façon de penser l’écologie passe par la construction d’une nouvelle forme de philosophie envers laquelle il est prêt à se limiter.

Cette nouvelle forme nécessite un décentrage, un contournement. Pour Barthélémy, il n’est plus possible pour le philosophe de prétendre manipuler un savoir. Seules les sciences savent. C’est en passant par elles que l’enfant a nommé l’arbre comme étant un chêne, un bouleau. Il n’est pas non plus possible au philosophe de demander au monde économico-politique de s’appuyer sur des valeurs pour trouver une juste direction. L’enfant ne s’appuie pas sur l’exemplarité [la valeur morale] de l’arbre pour imaginer l’installation d’une balançoire, mais sur son propre besoin, sa propre attente en souffrance (de ne pas pouvoir encore se balancer.)

Barthélémy insiste longuement dans sa conférence sur cette distinction entre le domaine axiologique [lié à l’exemplarité, les valeurs, l’éducation] et le domaine économico-politique [lié à la pratique permettant de répondre aux besoins en souffrance]. Ainsi, pour lui, la « liberté » et la « justice » ne sont pas des valeurs, elles sont des besoins : un singe discriminé [moins récompensé qu’un de ses congénères] souffre, il peut déprimer, tomber malade : la justice est donc un besoin qui reste en souffrance tant qu’une réponse concrète, pratique [économique, politique] n’est pas mise en place. Il est certain qu’un singe discriminé peut continuer à vivre, mais pour Barthélémy, le besoin en souffrance n’a pas l’obligation d’être « vital » pour être tout de même un besoin en souffrance. Ceci lui fait dire qu’« un besoin en souffrance n’a pas besoin de valeur morale pour s’imposer en tant que faire droit ».

Dans un sens que n’aborde pas Barthélémy j’ai noté comme « pense-bête » sur mon carnet que les besoins sont concrets, imparfaits, inconvenants. Les valeurs, de leur côté, sont abstraites, inspirantes, exemplarisantes. Voilà comment je distingue ce que Barthélémy désigne comme relevant de l’économie et de l’axiologie.

Je l’ai écrit plus haut, l’ontologie complète le trio. Elle me semble plus simple à saisir. Elle permet de désigner tel objet [tel arbre, par exemple] ni d’une manière inspirante [sensible, émotionnelle] ni d’une manière inconvenante [manière qu’exprime ce besoin criant de déranger l’institué]. L’ontologie le désigne tout simplement, et ceci à travers un outillage langagier qui a sa propre ontologie, sa propre histoire étymologique et graphique. La personne qui désigne un arbre a donc recours à deux extériorités [celle du langage et de la technique]. Cette double extériorité rend la personne capable d’objectiver l’arbre, mais, ce faisant, elle le rend, aussi, oublieux du fait qu’elle n’est pas à l’origine de cette objectivation. « Les conditions de la conscience humaine se font oublier dans ce qu’elles rendent possible » ou, dit autrement, le maillage de la technique et du langage qui a permis [et qui permet] notre processus d’hominisation nous donne l’illusion de « donner du sens » aux objets extérieurs alors que ce sont, ontologiquement, des objets extérieurs [la technique, le langage] qui nous font, qui nous donne du sens. Durant cette conférence, ceci fait dire à Barthélémy, à de multiples reprises, [et avec de multiples gestes] que « nous sommes faits par le sens ».

Je vais aussi me répéter pour résumer ce que je viens d’écrire : ce sens qui nous fait [celui de l’arbre dans l’exemple choisi ici] ne se réduit pas à son nom, sa famille, son origine. Il relève d’une triple diffraction ontologique, donc [sens comme signification botanique par exemple], mais aussi axiologique [sens sensible] et économique-politique [sens directionnel].   

Barthélémy fait ce constat que notre époque détruit ces trois formes de sens. Destruction de l’ontologie [relativisme scientifique, post-vérité] destruction de l’axiologie [perte de l’exemplarité], destruction, enfin, de la capacité à faire droit aux besoins [politique du désir, économie du consumérisme]. 

Lundi 21 septembre 2020

8 h : quel lien Barthélémy établit-il entre la crise écologique et le constat qu’il pose sur notre époque triplement destructrice de sens ? Je dois dire qu’hier soir, en éteignant mon ordinateur, je ne savais pas comment répondre à cette question. Cela me parait un peu plus clair ce matin.

La crise écologique cache, pour Barthélémy, une crise plus globale. Elle est « l’arbre qui cache la forêt ».

Cette crise globale, si je traduis bien Barthélémy [en le trahissant un peu j’espère] c’est celle du manque de soin. Manque de soin vis-à-vis du sens tel que les sciences le donnent, manque de soin vis-à-vis du sens tel qu’il se transmet, manque de soin, enfin, vis-à-vis du sens tel qu’il reste en souffrance. La litanie de ces manques de soins semble emprunter un fado assez convenu. Elle cache cependant une forêt qui mérite le détour. C’est le « sens » que Barthélémy donne, sans détour, à sa conférence, c’est ce que je « ressens », au détour, et c’est un détour de « sens » dont l’économie aurait la bonne idée de ne plus faire l’économie.

Prendre soin, pour l’enfant que nous sommes devant cet arbre, ce n’est pas tant prendre soin de cet arbre, ni de soi en tant qu’enfant. Mais c’est prendre soin du sens que cet arbre nous « fait ». C’est être soigneux [attentif] de comment il nous est étranger [ontologiquement] comment il nous métamorphose [axiologiquement] et comment il éveille des besoins en souffrance [économiquement]. Lorsque Barthélémy dit que la crise écologique est un arbre qui cache la forêt, il suggère une crise plus globale qui pourrait avoir pour nom : « la crise de la réflexivité », la crise de l’empêchement à reconnaitre, en soi, les sens qui nous « font ».

Aussi, parmi les trois types de diffractions qu’il énonce, Barthélémy apporte un soin et une attention particulière à la diffraction axiologique : celle qui nous entraine dans un processus d’exemplarité, de transmission, c’est-à-dire de connaissance [plutôt que de savoir]. Je l’ai déjà abordé, B. tient à distinguer la fonction du scientifique de celle du philosophe : ce dernier « a autre chose à faire que de savoir, il doit se connaitre ».

Cette conférence dévoile finalement une histoire de cache-cache assez simple. La crise écologique est l’arbre qui cache la crise de la philosophie, qui elle cache la crise de la réflexivité.  Dire que la crise de la réflexivité est fondamentalement problématique est un peu le credo du projet terragraphique. L’écriture impliquée peut être une manière de prendre soin de ce que les terrains nous font. Comment nous éduquent-ils ? Comment nous nourrissent-ils ? Quelles petites transcendances nous proposent-ils ? Quelles sont leurs puissances de métamorphose ? Écrire permet de discriminer, de choisir parmi le flot des informations et des formes celles qui seront bonnes pour nous [exemplaires, inspirantes]. L’entreprise n’est pas facile, car les sollicitations, les informations, les exemplarités sont luxuriantes, même pour un villageois du sud de la Sarthe. (la fibre vient d’être installée à la maison). L’époque ne nous aide pas vraiment à prendre soin de ce qui nous éduque. L’écriture d’un journal de terrain peut être un des moyens qui permet de nous passer de certaines informations [venant de ce terrain] tout en ne passant pas à côté de celles qui nous grandissent.

En lisant sur le site terragraphe, les quelques lignes de l’herbier sauvage (commencé au printemps dernier), une de mes sœurs m’a dit qu’elle aimait cette idée d’interroger [ontologiquement] les plantes. « D’où viens-tu toi ? De quelles lignées ? De quelles familles ? » Elle a pu remarquer que j’essaie, aussi, après les avoir questionnées, d’écrire quelques mots sur mon ressenti [axiologique] et sur des utilisations possibles [économique]. Comme d’autres, je ne peux pas me passer de me pencher sur les plantes. Elles m’élèvent. Je passe d’un sens qu’elles me font à un autre. Je fais aussi, pour elles et pour d’autres, le passeur de plantes. Je passe d’une petite immanence à une petite transcendance. D’une terre à un graphe. Pas grand-chose, un petit saut. Ma sœur fait encore plus fort avec tout autre chose que des plantes. Il me faudra écrire sur ce fait que dans la famille, nous sommes des passeurs dans l’âme. La famille de René Barbier l’est aussi. Il espérait la venue d’éducateurs [au sens large] capables de se penser [et de se pencher] comme passeurs de signification, de sensation et de finalité. « Nous aussi », écrivait-il « dans notre monde tourmenté, nous avons besoin de passeurs entre des univers de significations de plus en plus plurielles et paradoxales » […] il y a nécessité de découvrir des « passeurs de sens » entre les spécialités disciplinaires dans l’ordre des sciences de la matière [ontologique], des sciences de la vie [axiologique] et des sciences humaines [économique].

Cette conférence de Barthélémy aura eu le mérite de me rappeler le bon souvenir de l’enseignement de René Barbier. C’est sur ce thème que je méditerai prochainement.

Bertrand Crépeau Bironneau

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