Yves Citton, faire avec, copier, coller

Samedi 10 juillet 2021

Après avoir consulté le plan des rues et briques du site terragraphe, Nanou m’a fait remarquer que je n’avais écrit qu’un seul texte, en 2021, dans la rubrique « terreau ». Je lui ai dit qu’après avoir « perdu » beaucoup de temps à lire et écrire autour de ma ponctuelle activité de formateur, j’avais voulu que ce site terragraphe donne du poids à l’écriture liée au « soin » : un souhait que Loïc de Bellabre réalise formidablement depuis un mois.

J’ai démarré ce journal « terreau » un peu à la va-vite au moment où j’ai ouvert, précipitamment, ce site terragraphe, en mars 2020. Ce fut initialement un journal centré sur l’instauration de ce petit site dans l’immensité du paysage d’Internet. Un journal qui m’a permis de garder quelques traces à propos de mes cogitations liées au moment « terragraphique ».

Comment définir ce moment ? C’est un moment plus « politique » que « thérapeutique ». Quoique. Il est un peu « fou », car il cherche à encombrer l’espace public « de l’écriture mise en réseau » avec des textes qui n’apportent ni une véritable information, ni une véritable poésie, ni, même, un véritable « commun ». Un moment un peu fou, donc, et aussi un moment un peu « activiste » tout de même, car il cherche, à ce que « ses » graphes, malgré leur triple absence de vérité, se propagent pour mener une bataille contre des ennemis bien réels.

J’ai nommé ce journal de bord sur le moment terragraphique, le journal terreau en me référant principalement à l’utilisation de ce type de terre pour les plantes naissantes. Le terreau : il se trouve que j’en ai fabriqué (en compagnie d’un broyeur assez bruyant) pendant tout un hiver lors de mon premier stage dans une entreprise horticole. J’étais adolescent. Une fois le calme revenu, j’aimais sentir ce terreau, sa texture et son odeur : ce qu’il pouvait promettre tout autant que son caractère fumeux.

Lorsque je me mets à écrire sur ce journal terreau, j’ai l’impression de passer au broyeur des bouts de textes lus ici et là. Je me retrouve, adolescent, confiant dans la capacité de ce terreau à favoriser « l’épanouissement de quelque chose » (comme l’indique l’entête de sa rubrique sur le site terragraphe.org). J’ai aussi conscience de son aspect un peu « fumeux ». C’est ainsi, je n’ai pas encore réussi à faire de texte (à propos du moment terragraphique) sans fumée.

Nanou a raison, il me faut réessayer. J’ai récemment lu un livre d’Yves Citton FAIRE AVEC, Conflits, coalitions, contagions (Les liens qui libèrent, 2021). Les notes prisent durant sa lecture pourraient nourrir ce journal terreau. Notamment parce qu’elles mettent en avant une pratique de la diplomatie (et donc de la fumée) qui me semble liée au moment terragraphique.

Lundi 21 juin 2021

Yves Citton ? Avant cette lecture de FAIRE AVEC, j’ai lu au mois de mai dernier Générations collapsonautes. Naviguer par temps d’effondrements (Seuil, 2020) ; un livre qu’il a coécrit avec Jacopo Rasmi.

Yves Citton ? Je connais très peu son œuvre. Je le vois comme un penseur diplomate, un auteur capable d’associer plusieurs points de « vie » dans un même geste d’écriture (qu’il ne peaufine pas vraiment, peut-être par pudeur ?). Je le vois comme un cartographe de la pensée activiste (qui prend le soin de laisser ouvertes ses cartes, peut-être par bonté ?). Je le vois aussi comme un auteur « apprécié » par Swan Bellelle. Un point qui me le fait, d’emblée, l’apprécier.

Je veux, tout d’abord, dire un petit mot sur la lecture du livre de Citton sur la génération des collapsonautes. Le livre m’a souvent parlé. J’ai, par exemple, souligné avec enthousiasme la phrase que voici : « ses prophéties catastrophistes de chute résultent d’une tendance à concevoir le fond écologique comme un fondement-plancher (ground), plutôt que comme une nappe ou une atmosphère environnante ».

Cette phrase n’est, peut-être, pas compréhensible en l’état. Elle s’insère dans une critique de la conception spatiale (convoquant, notamment, la philosophie de Simondon) qui s’apparente à la conception temporelle cyclique : une conception univoque et linéaire où « l’extinction absolue de la vie environnementale n’est qu’un leurre », car elle nie « toutes les formes de vie qui entourent et assiègent les ilots colonisateurs pour les revitaliser périodiquement par leur infatigable force de résurgence ».

J’ai pensé, en lisant le passage de ce livre au mois de mai, que l’écriture de terrain faisait partie de ces « formes de vie » qui assiègent et revitalisent les terrains colonisés par l’écriture morte, hors-sol déductive, directive.

Ce n’était qu’une pensée en passant. Une pensée fumeuse, terragraphique. Aujourd’hui, le caractère « infatigable » de cette forme de vie me parait temporairement « discutable. » Je trouve, en effet, cette forme d’écriture plutôt « fatigante » ces jours-ci. Par crainte de perdre contact avec le sol, elle m’oblige, notamment, à écrire debout et, non, ce n’est pas, ici, une façon de parler.

Quelle logique est responsable de la colonisation de nos terrains de subsistance que des formes de vie (comme l’écriture de terrain) tentent de décoloniser ? Le livre sur la génération des collapsonautes propose un terme qui (malgré sa difficulté à le prononcer et à l’écrire) me « parle » aussi. Dans ce livre, la responsable de ce qui est en train de nous effondrer est nommée : « logique plantationocène ».

Selon les auteurs (Citton et Rasmi) ce terme « a émergé au croisement des études décoloniales et de certaines sensibilités écoféministes. À la racine commune de ce qui s’est déployé à travers l’axiomatique capitaliste aussi bien qu’à travers un certain socialisme réel, cette appellation met “la plantation” (agro-industrielle comme esclavagiste) au cœur des dynamiques civilisationnelles dont nous constatons la faillite écocidaire ».

Comment faire avec ce plantationocène décrit en 2020 ? J’imagine que c’est à quoi se propose de répondre Faire avec, ce petit livre de 140 pages paru en 2021.

Mardi 22 juin 2021

Hier, j’ai lu l’introduction de ce petit livre. Citton évoque, dès ses premières phrases, une casse du siècle ainsi que la difficulté que l’on éprouve lorsque l’on veut cerner les auteurs de cette casse : « ce n’est pas simplement le PDG, les multinationales, le politicien arrogant ou corrompu. C’est aussi moi en tant que consommateur en tant que bénéficiaire de fonds de pension » (Citton, 2021, p19). 

Un peu plus loin dans cette introduction, j’ai difficilement cerné l’articulation des trois « planétarisations » envisagées par l’auteur : 1) celle des limites des ressources planétaires, 2) celle de « l’enchevêtrement logistique de la chaine d’approvisionnement » et enfin, 3) celle de la « communication virale des images, des sons et des discours ». Je me suis demandé ce que venait faire cette troisième « planétairisation » parmi les deux autres qui me semblent agir sur un niveau plus proche. Je viens de lire en quatrième de couverture que Citton est professeur de littérature et média à Paris 8. J’ai survolé, il y a quelques semaines, son livre Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014). C’est un thème qui structure sa recherche. Peut-être me faudrait-il commencer par lire cet ouvrage pour cerner l’auteur.

L’ouvrage de 2021 est « polémologie » : devant l’urgence des dégâts occasionnés par cette triple planétairisation, un combat doit être mené. Mais un combat, mené, comme dirait Brassens, « avec un soupçon de réserve toutefois » : OK battons-nous (contre le capitalisme extractiviste), mais « en cessant de nous battre nous-mêmes (les unes contre les autres) » voilà le mot d’ordre que l’auteur assène en majuscules et en gras dès les premières pages.

Trois propositions sont évoquées. 1) une diplomatie interespèce d’interdépendance, 2) des tactiques de coalition entre minorités. Et enfin, 3) des sorcelleries de viralité. Ces trois propositions se résument finalement à travers un type de combat que l’auteur nomme « multiculturalisme ».

La page 27 annonce le terme de « terra formation ». Une note de bas de page indique un site the teraforming

Je viens de le consulter. Il est uniquement en anglais. Zut ! Il me faudra du temps pour le décrypter. La terraformation de combat n’est pas encore une affaire française.

Retour à la page 28 du livre d’Yves Citton (le Suisse). Il donne une idée de la terra formation qui doit nous soucier : elle ne viserait pas la colonisation d’autres astres (comme dans la terraformation classique) « mais le projet de réformer et de façon plus soutenable est plus juste cette terre que nous déformons depuis plusieurs siècles de façon écocidaire. »

Au passage, je lis dans cette introduction que l’auteur gagne 4050 € par mois.

Mercredi 23 juin 2021

Je viens de lire le premier chapitre. Citton s’appuie sur la lecture de l’ouvrage de Baptiste Morizot. Manière d’être vivant (Actes Sud, 2020) un ouvrage sur les modes d’existence possible entre loup, humain, prairie, chien berger, etc.

Comment faire avec cette diversité de point de vie ? Un algorithme pour une diplomatie inter-espèces des interdépendances est proposé par Morizot. C’est cet algorithme « recette de cuisine » que se propose de résumer Citton dans les pages 45 à 50 de son livre. 

Venant de les lire, je les résume à mon tour. Ce n’est pas facile, car mon chat est en train de miauler à tue-tête pour réclamer des croquettes que je lui ai pourtant déjà données il y a deux heures. De mon côté je râle après lui. Pour la peine, je me dis que je vais me servir de cette situation de conflit pour commenter ce que je comprends de ces pages.

  • L’état initial de la diplomatie est celui du « barbouillement moral des empathies multiples et contradictoires » (Morizot, 2020, p.240) « Ce barbouillement équivaut au sentiment léger, mais latent d’être un traître à tous, à force de ne pas choisir un camp contre l’autre (Morizot, 2020, p.241). Mon chat continuant à miauler et moi à râler, je peux imaginer un diplomate, présent dans ce bureau, embarrassé par la situation, incapable de choisir son camp, se sentant confusément un traîte vis-à-vis de l’humain et du félin.
  1. Le premier pas de la position diplomatique consiste pour Morizot à trancher fermement pour l’ambivalence et, à se maintenir dans l’incertitude, dans la pluralité des points de vue contradictoires. (Je ne sais pas si je cite Citton ou Morizot ici). Le diplomate pourrait nous dire qu’il se situe en dehors (voire au-dessus) du conflit que nous avons le chat et moi à propos des croquettes.
  •  Le deuxième « état » de la diplomatie semble paradoxal. Plutôt que de viser la paix, en cherchant à désarmer les belligérants, cette diplomatie cherche à « armer le point de vue des interdépendances ». La diplomatie de la neutralité (Suisse ?) fait place, ici, à la diplomatie de la clarification. Mon chat commençant à moins miauler (et moi, à moins râler), notre témoin diplomate pourrait nous faire remarquer que nous avons miaulé et râlé surement pour de bonnes raisons.
  •  Dans un troisième « pas » du cheminement diplomatique, notre témoin tenterait de nous brancher à notre communauté d’importance. Il pourrait nous faire remarquer que je pourrais certainement vivre sans chat et lui, sans moi, spécifiquement et que notre survie ne dépend pas du fait que nous partageons le même espace. Il nous dirait, alors, que ce partage participe au plaisir que nous prenons à vivre (surtout quand le chat se tait comme à présent). Selon Morizot (page 257, cité par Citton à la page 48) « Les interdépendance sont ici à comprendre comme des tissages qui rendent possible des formes de vie plus prospère, plus épanouie, mieux reliées, plus plurielles, plus riche d’égards pour le monde vivant ».
  •  La quatrième étape diplomatique consiste à déterminer la boussole pour identifier les amis et les ennemis du tissage lui-même. J’ai arrêté de râler contre le chat qui s’est, d’ailleurs, définitivement tu. Le diplomate (toujours présent dans ce bureau) pourrait profiter de cette accalmie pour nous aider à « élever notre conflit au niveau supérieur » (Citton, p.48). Un niveau qui nous permettrait de définir quels sont les ennemis de notre communauté d’importance. Qui sont ceux qui détruisent et méprisent notre interdépendance ? Ici, notre diplomate pourrait nous faire reluquer d’un mauvais œil les fabricants de croquettes pour chat, par exemple.
  •  La cinquième étape est plus classique. Elle vise une « négociation avec tous les membres du tissage qui le font tenir et tiennent par lui » ainsi qu’une « lutte contre tous ceux qui le détruisent, l’exploitent en le fragilisant d’une manière structurelle » (Morizot, 2020, p.267). Notre diplomate (négociateur-lutteur) pourrait convoquer des mêmes types d’humains et des mêmes types de chats dont le tissage de la communauté d’importance est aussi mis en danger par les mêmes « espèces » de fabricants de croquettes elles-mêmes mises en danger par une espèce de fonds de pension ou par l’espèce des lobbyistes du glutamate (cet ingénieux déclencheur d’appétit).
  •  La sixième étape consiste à introduire, même au cours de la bataille envers les ennemis : « des égards ajustés » selon la formule de Morizot (Morizot, 2020, p.267). Une étape ultime où le diplomate nous ferait, par exemple, gouter (d’une façon ajustée) le glutamate pour apprécier son génie bio-chimique.

Plus tard,

Je ne suis pas certain d’avoir bien saisi la logique de cet algorithme diplomatique. Ce que je comprends, c’est que chaque étape risque de renvoyer notre diplomate à l’état zéro de son premier barbouillement. À propos de cette bataille initiée entre le chat et moi, puis déplacée sur le terrain plus vaste du tissage des inter-espèces, notre diplomate, pourrait, à tout moment, être un peu perdu en constatant que je bénéficie pour ma retraite de fonds de pensions (qui sait ?), ce qui profite aussi à mon chat et aux fous amoureux du glutamate.

Vendredi 25 juin 2021

Poursuite de la lecture. Ai lu une info intéressante à propos du loup. (Je n’ai pas noté le numéro de la page, j’ai laissé le livre dans la cuisine). Le Canis Dirus vivait sur le continent américain, mais il était trop fort, trop gagnant. Ce qui lui a fait rapidement épuiser le milieu censé assurer sa survie. « Un loup survint, à jeun, qui cherchait aventure ». En fait, un loup plus faible, le canis Lupus. Plus faible, mais mieux relié. Comme dans la fable, ce loup a survécu. 

Je crois que c’est dans ce chapitre que l’auteur tient à distinguer logique du « soin » et logique de la « diplomatie ». La première est une affaire de maintenance, la seconde une affaire d’instauration de nouvel agencement. « Elle participe d’une inspiration à changer le monde plutôt qu’à le conserver. » Cette contradiction est-elle valable ? Ne peut-on pas dire que le soin provoque de l’instauration (tout comme la guerre, provoque du même, de l’identité ?).  Je survole ce dilemme ici. Il me faudrait le reprendre.

J’ai récupéré le livre. Le premier paragraphe du deuxième chapitre s’intéresse à la question de la « politique désillusionnée ».

La solidarité de terrain propre au mouvement socialiste, communiste et religieux est citée en exemple. “Des bénévoles sont « au travail à tous les niveaux de la société, et le défi, tient ici à savoir les mobiliser » (p.61).

Dans un deuxième temps, l’auteur voit une limite à cette forme de dévouement à l’égard “des êtres dotés de sensibilité”. Cela doit être complété par “des pressions d’ajustement macropolitique à visée d’équité”. (p.61), car, évidemment, «  il n’y a pas de paix sans justice’ (p. 63).

Le troisième point d’attention vise à réussir à se battre sans cesser de nous battre’. Expression que l’auteur répète et complète par une critique de ces batailles autour des “petites différences” [l’expression n’est pas citée par l’auteur, je crois, il préfère celle des “polémiques intestines”].

Autre point d’attention. Celui du taux de tolérance face à la gouvernabilité. En tant que citoyens, nous ne pouvons plus avaler des couleuvres, nous avons un regard critique par rapport à l’information et par rapport à ceux qui nous gouvernent. “Nos populations sont devenues trop épidermiquement critiques pour continuer à être gouvernable par les ressorts traditionnels des discours d’autorité — et c’est tant mieux, parce que ce sont ces discours qui nous menacent aujourd’hui d’une casse sans précédent.” (p. 70).

Ainsi, plutôt que d’avoir recours à la toute-puissance du savoir, “l’enjeu est de réussir à mettre en commun nos savoirs lacunaires”. J’ai recopié cette citation dans mon carnet, juste pour dire que j’étais OK avec elle. Récitée ici, elle peut faire penser à un prêche. Cela est certainement dû au format ramassé de ce journal.

La page 73 me réveille de ma lecture “barbouillante”. Elle met en exergue l’impossibilité de la fuite organisationnelle : ‘dans nos conditions actuelles d’interdépendances à échelles massives (il n’est guère réaliste) de vivre sans les appareils d’organisation traditionnellement identifiés au pouvoir’ (p.73).

Et donc, ‘dès lors que la fuite fait de nous des proies dépourvues de repères où se terrer, nous devons bien nous battre (contre ce qui nous chasse), en veillant à ne pas nous battre (entre nous)’ (page non notée).

L’auteur évoque une dualité mineur/majeur tout à fait similaire à la dualité instituant/institué. Il est, aussi, question de fidélité à un évènement (c’est le thème d’un ouvrage d’Alain Badiou). Je retrouve ici la notion de fidélité à la “prophétie initiale” une autre expression chère à la tribu des institutionnalismes dont je fais, parfois, partie. Oui, bien sûr “l’évènement est toujours en train de se faire” (p.78).

À mes yeux d’institutionnaliste, ce second chapitre ne fait que revisiter la différence entre mouvements “anti” et “contre” institutionnel. Si le premier mouvement vise une lutte entièrement “pure”, la seconde forme de mouvement (contre institutionnel) s’appuie sur les impuretés de la situation.

En haut de la page 86, cette remarque me parle : ‘il est frappant d’observer aujourd’hui, lors des assemblées générales (qui sont devenues la forme fétiche des mouvements sociaux), à quel point un certain ton militant — assuré d’avoir les réponses avant même de poser les questions — aliène une large part des bonnes volontés initialement rassemblées.’

Plus loin, Yves Citton écrit de belles lignes à propos du geste mineur “qui réorienter l’expérience” (p.89)

Samedi 26 juin 2021

Retour sur la notion du geste mineur. Citton l’utilise pour critiquer la sympoièse de Donna Haraway. Cette sympoièse [qui s’oppose à l’autopoièse en nous appelant à nous placer “à l’aune du devenir-avec”] semble, pour l’auteur, un défi trop exigeant. “Seul.es des saint.es pourraient s’élever pleinement à sa hauteur, et la sainteté n’est parmi nous, qu’éparse et épisodique” (p.91).

Les lignes suivantes méritent à elles seules l’achat du livre (même à un auteur qui gagne mensuellement 3 000 euros de plus que moi). Elles proposent de penser en plus de la “poiésis” (ce moment où l’on invente des formes inédites) en plus de la “Praxis” (ce moment où l’on actionne des activités en commun) ce que Citton nomme tout bonnement la spoudè “poussée” : ce moment où se mêle effort, zèle, impatience, hâte, accélération, direction (p.92).

Si je comprends bien Citton, cette “spoudé” se distingue de la “poiésis” et à la “praxis” dans le sens où elle ne vise ni le “nouveau” ni le “commun” : mais le geste mineur de la poussée. “Pas besoin de partager les mêmes orientations sexuelles, les mêmes rituels religieux, le même passeport ou le même lycée — et aucun besoin de sainteté ! pour s’inquiéter devant la disparition des abeilles…” (p.91).

À la page 94, Citton définit la principale expression du titre de son ouvrage. “Le ‘faire avec’ consiste bien moins à accepter (passivement) la fatalité d’une réalité inéluctable qu’à composer (activement) des forces de création et de changement”.

Que comprendre de cette page 94 ? Que l’enjeu est d’abord celui d’une “composition”, d’un socio ? Que l’énergie sainte des praticiens et poètes du “travail social” est moins efficace que celle des agents mineurs ? Que l’enjeu est plus celui d’une terra-formation que d’une formation de militants sociaux ?  

Et, concernant le moment terragraphique, que l’enjeu se situe plutôt dans la poussée d’une terra écriture (à l’image de ce que propose la page Loinverlà sur le site terragraphe.org) plutôt que la pratique commune et poétique d’une écriture de terrain ?

Mardi 29 juin 2021

Ai terminé la lecture du livre. Les quarante dernières pages me donnent des pistes de réflexion à propos du site terragraphe.

Des thèmes à explorer : à propos du toucher (comment prendre des gants ?) ; à propos de ses chaines de médiations qui s’allongent aux mêmes rythmes que celles de l’approvisionnement (ce site est-il local/global ?) ; à propos de l’hospitalité (comment penser la viralité effective de ce site aux textes “interespèces”) ; à propos de la concurrence attentionnelle (sa logique “marchande”/sa logique de la poussée).

De la page 114 à 127, Cittton propose six programmes de remédiation que je ne souhaite pas restituer, ici. Il me semble, au préalable, nécessaire de lire son ouvrage sur l’écologie de l’attention.

Dans cette attente, la lecture de ces propositions m’a laissé dans l’expectative. D’un point de vue diplomatique, à l’image de mon chat qui vient de revenir dans mes pattes, je me dis que le site terragraphe “ronronne” ces temps — ci.

Je me dis, aussi, que le site ne fut pas créé pour divulguer des informations alarmantes, ou argüer des revendications, mais pour montrer des “humains” essayant de faire avec leur terrain. Face au discours militant de l’anthropocène, je ne suis pas seulement un traître, je suis aussi un réactionnaire et je ne suis pas le seul. J’ai pensé cela après avoir discuté (ou plutôt avoir écouté), toute l’après-midi du 23 juin dernier, Jean-Pierre Dardaud, fervent humaniste, pourfendeur de ce discours anthropocènique pour qui  “l’humanité en général est responsable, l’ennemi c’est nous” (une phrase, non de Dardaud mais de Malm, [2017, p.205] citée par Citton à la page 125).

Le chat râle à nouveau. Voilà que je miaule. Le ronronnement était juste apparent. Il ne faut pas que je m’endorme. Il me faut, notamment, publier sur terragraphe un mail envoyé à Fabien Maisonneuve à propos de l’idée saugrenue du maire de notre village de poser une caméra de surveillance sur l’aire de jeux. Copier ce mail, lui adjoindre une photo, un titre, le coller sur le site terragraphe, voilà une manière “mineure” de faire face à ceux qui méprisent nos liens d’importance.

Et si le moment terragraphique était celui de l’efficacité documentale ? Celle des opérations d’écriture qui ne disent pas leur nom (Franck Leibovicici, éditions questions théoriques, 2020) ou “copier, coller, réécrire, compiler, taguer des textes ou des images pré-existants permet de faire émerger des réalités nouvelles, sans créer autre chose que des effets de déplacement, de recontextualision, d’implantations et d’implémentation” (Citton, p.123) ?

Bertrand Crépeau Bironneau

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