Écrire pour ne pas rester con, « in fine »

Temps de lecture : 3 minutes

Mercredi 22 avril 2020

Au début, j’ai eu beaucoup de mal à accepter l’impossibilité d’aller au café avec les amis, de les accueillir à la maison, d’aller les voir. De ne plus mettre les pieds sous la table au resto !!! L’une de mes grandes joies, pas de : cueillette, grattage, lavage, épluchage, cuisson, pas de vaisselle ; déguster de nouveaux plats, mhm quel bonheur ! Impossible aussi de randonner avec mes amies, d’organiser la fête des voisins, d’aller causer english chez C., ma prof anglaise ; de faire trois heures de vélo le dimanche, avec la pause pique-nique, face à l’un des magnifiques paysages de la Vallée du Loir.

Il faut dire qu’ici, les paysages sont très variés et aussi splendides les uns que les autres : collines, vallées, plateaux, vestige de la forêt des Carnutes[1] et ses chênes tricentenaires ; miroitement du Loir et ses sauvages rives. Partout, ici et là, des bâtisses médiévales, des chemins creux et des ruisseaux, des mégalithes, surgissant dans d’improbables clairières, des dizaines d’espèces d’orchidées sauvages, des plantes carnivores dans les tourbières, des sangliers, dont trois générations ont été apprivoisées dans une ferme plus haut (l’aïeul, Tutur, a « joué » dans la Reine Margot). Quel pays ! Et puis, les premières semaines ont passé. J’ai commencé à m’habituer, à ma plus grande surprise. Il a fallu parfois que je prenne le téléphone pour appeler les amis, mais pas tant que ça finalement. Les emails étaient souvent suffisants pour calmer mon besoin de relation sociale. La radio aussi, quelques textos parfois. J’ai un peu harcelé les enfants, mais parce que j’étais morte d’inquiétude. Mais maintenant cette peur s’en va. Ils sont en très bonne santé et même s’ils étaient malades, ils auraient une forme bénigne du « chikungunia ». (C’est ainsi que je l’appelle). Je ne regarde pas les infos : trop morbides et pessimistes.

En fait, celui de nos fils qui m’a le plus inquiété, c’est T, notre gendre. Il a subi une hémorragie du tronc cérébral et nous avons craint pour sa vie, terriblement.

La distance (700 kilomètres) nous impose des souffrances difficiles. Se voir de temps en temps. Être loin d’eux quand il y a des coups durs. Comment font les familles dont les enfants sont aux USA ou en Australie ? Comment font mes enfants pour supporter que leur père vive à l’autre bout de la planète ? Je compatis à ces malheurs-là. Mais là, en ce moment, ce n’est pas seulement être loin : c’est renoncer à voir nos enfants, renoncer à garder nos petits-enfants : un crève-cœur. Maintenant il faudra attendre le mois de juillet ? Ou pire. Voilà pour le « tout noir ».

Maintenant, le tout beau

Par où commencer ? L’amitié.

Notre ami F et sa grande tolérance. Rien n’a pu nous diviser malgré les pressions et censures successives de nos écrits respectifs. Au contraire ! F et C sont plus que jamais nos amis. J’ai repris le yoga, et accepté de remplacer les marches par cette activité, plusieurs fois par semaine : respiration, soins des tendons, des réseaux lymphatiques et sanguins, des muscles, des ligaments, du moral, de la souplesse. Bertrand n’ayant plus de cours à écrire et à donner, il gagne un temps fou et il a plus de temps pour les 4 hectares de la Coudraie ; j’ai l’impression que nos disputes ont disparu, jamais l’harmonie qui nous réunit n’a été aussi subtile.

Je lis dans mes courriers que les femmes et les enfants cuisinent énormément, les familles mangent donc des plats frais, sains et « maison ».

Les jeunes que je connais vont mieux, je reçois des nouvelles de plusieurs familles où les relations avec/ou entre les ados étaient tendues auparavant, et sont devenues agréables.

J’ai fait la connaissance de nouveaux voisins, que je ne voyais jamais, car ils étaient… au travail. Nous entendons toute la journée les cris joyeux de leurs enfants, c’est une pulsion de vie qui nous enchante.

J’avais prédit, pour 2O2O, de grands changements pour la planète et je vois, avec joie, qu’elle respire beaucoup mieux. L’air est encore plus pur ici, nous marchons parfois sur les routes et les voitures sont rares, ce qui donne aux randonnées un goût de paix et de silence que nous n’avions jamais connu, même le dimanche…

Anne Bironneau

[1] au IVe siècle : Débris isolé de l’immense « Bois dit des Carnutes », voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/For%C3%AAt_de_Berc%C3%A9#Histoire

la futaie des Clos, qui date de 1647, abrite les plus vieux arbres de la forêt, voir : http://www1.onf.fr/enforet/berce/explorer/decouverte/20130828-133101-774969/@@index.html

2 Comments

Add a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *