Bruno Latour : point sur mon attachement

Bruno Latour. Besoin de faire le point sur mon attachement à l’auteur. Quelques heures encore aujourd’hui à le lire. Poursuite de La fabrique du droit ce matin. Quelques pages de la science en action cet après-midi et entre deux, l’article Factures/fractures : de la notion de réseau à celle d’attachement. Crise de boulimie latourienne ? Latour me fait t-il tourner la tête, mes méninges à moi, c’est lui ? En tout cas, même lorsque j’écoute Piaf, Latour, Latour encore Latour :  

Oh oui parlons-en d’la terre
Pour qui elle se prend la terre
Ma parole y’a qu’elle sur terre
Y’a qu’elle pour faire tant de mystère

(Mon manège à moi, Jean Constantin, 1958)

Petit avantage à cet attachement du moment : lire un auteur dont on dit qu’il est à l’étranger le plus connu des chercheurs français me permet de lire d’autres auteurs (moins connus) raconter leur attachement au « connu ». C’est ce que font les auteurs du cri de Gaya, un ouvrage collectif sur Latour que j’ai commencé à lire, aussi, hier soir. Je retrouve mon attachement dans le leur, mais pas complètement. Mon attachement diffère, bien évidemment. Ma manière, aussi, d’en faire ici le point, en pointillé.

Latour ? Je l’ai découvert grâce à Swan Bellelle, un collègue ami avec qui j’ai fait mes classes sur les bancs (souvent numériques) de l’université. Swan, bien que plus jeune que moi, avait déjà lu pas mal d’auteurs intéressés par le thème de la fabrication de la recherche (et plus généralement par l’institution de l’analyse). Il avait déjà lu tous les auteurs liés au mouvement de l’analyse institutionnelle (attachés à quelques salles du quatrième étage du bâtiment A de Paris VIII) et aussi d’autres auteurs, comme Latour donc, qui n’avaient pas spécialement hanté cet étage, mais qui portaient un même « niveau » de critique sur l’Institution (majuscule) de la recherche. Porté par sa transe transductive, Swan Bellelle avait, de proche en proche, vu dans Latour un diariste, un institutionnaliste, un penseur de l’implication qui prolongeait, notamment, l’œuvre, de René Lourau. Voilà ce que je comprenais à l’époque, en 2011, lorsque je me procurai mes deux premiers livres de Latour

J’ai le souvenir que je n’avais pas, alors, trouvé l’écriture de Latour spécialement attachante. Je n’avais lu que quelques pages de la science en action. La faute peut être à la traduction. Le livre écrit en anglais par Latour a été traduit par un autre que lui en français. Latour a remis la main sur cette traduction dans une autre édition que je procurerai peut-être un jour. Les six-cents pages de l’ouvrage m’avaient aussi dissuadé. Je menais de front plusieurs métiers à l’époque et je cherchais simplement quelques arguments d’auteurs contemporains pour soutenir ma  « revisite » de la pensée de l’éducation technique nourrie par des lectures d’auteurs plus anciens  (Simondon , Lefebvre). Ces arguments, je les ai trouvés plus facilement dans le petit livre Métier de chercheur où la technique y est définie (2010, p.67) comme une mobilisation de non-humains visant à « passer » d’une situation « complexe » instable et restreinte à une situation « compliquée » plus stable et de plus grande échelle. Du point de vue qui m’intéressait, alors, l’éducation humaine ne pouvait être « donc » que « technique », elle ne pouvait faire l’économie d’un enrôlement de ce qui échappe à la « nature » humaine.

 J’ai commenté cette définition de la technique de Latour uniquement en marge de ce petit livre sans m’appuyer sur cet auteur dans le texte de ma thèse. Mon propos aurait été peut-être plus audible auprès du monde professionnel et universitaire.

Petit aparté : j’ai eu l’occasion, à la fin du mois de janvier dernier, d’assister en « visio » à la soutenance d’une thèse de doctorat en sciences de l’éducation soutenue par une éducatrice spécialisée. Au milieu de sa soutenance de haut vol, la thésarde a tenu à dire que le métier de travailleur social ne peut pas se confondre avec celui de boulanger. Suis resté dubitatif devant cette affirmation. Pourquoi a-t-elle choisi cet exemple de métier artisanal ? Parce qu’il est typiquement celui d’un travail social (fait de pétrissage d’humain et de non-humain) dont la proximité fait aussi défaut ? (J’ai lu, ce matin, qu’il manque près de neuf-cents boulangers sur le territoire français). Parait-il indispensable pour sa subsistance de faire croire que le métier d’éducateur engage uniquement une pratique du pétrissage humain ?  Qu’une professionnelle ait besoin de valoriser son gagne-pain, soit. Que les universitaires, membres du jury, ne voient rien de choquant à opposer les métiers de boulanger et d’éducateur cela m’a particulièrement dépité. En 2021, nous voilà donc toujours englués dans la dialectique de l’objectif et du subjectif. Même dans un lieu (l’université) où nous pourrions élargir à une autre échelle et rendre plus compliqué ce qui, au four et au moulin, parait « complexe ». Même dans ce lieu de recherche (c’est-à-dire un lieu de technique), nous continuons à professionnaliser ce clivage entre les métiers de l’objectif et du subjectif. Assez dépité, donc, au point qu’une question assez dramatique m’est venue après cette soutenance :  « comment allais-je, à présent, conscientiser mon éducation sur une planète où les sciences humaines ne sont d’aucun recours ? ». Fin de l’aparté.

En 2014, après avoir lu ma thèse (sur le rapport philosophique, existentiel et expérientiel à la technique) Pascal Nicolas Le Strat me confia son intérêt pour Latour et Stengers : il m’écrivait : « je regrette beaucoup que les sociologues traitent des relations humaines en faisant pour l’essentiel l’impasse sur les objets, les techniques, les systèmes sociotechniques sans lesquels ces relations ne s’établiraient pas. Comme le souligne fort justement Latour, le social se construit d’évidence avec toute autre chose que ce que l’on nomme habituellement du social ».

Je dois reconnaitre que ces amicales invitations à lire Latour ne m’avaient pas spécialement convaincu. C’est seulement cinq ans plus tard,  une  fin d’après-midi du mois de janvier 2019, que la nécessité de le lire s’est manifestée. J’étais  hypnotisé devant ma télé par un débat de plateau sur les gilets jaunes. Un commentateur essaya de reformuler une phrase prononcée par Latour quelques jours plus tôt à la radio « Pour la première fois, on a un gouvernement incapable d’écouter et un peuple incapable de s’exprimer ». D’un coup, cette phrase me sortit de ma longue hypnose. Voilà plusieurs semaines que j’étais moi-même incapable d’écouter et de m’exprimer vis-à-vis des uns et des autres. J’ai immédiatement visionné l’interview de Latour sur France Inter, puis plusieurs de ses conférences. Je me suis senti proche. Sa manière de voir les cahiers de doléances de 1789, non noircis par des « valeurs », mais de descriptions précises sur des conditions d’existence et d’injustice faisaient écho à la manière dont j’essayais, depuis quelques années, de noircir mes propres carnets de bord.

Alors que je venais de commencer Où Atterrir ? (et de découvrir ce terme du « terrestre » cher à Piaf et à Latour) l’un de nos grands enfants, Camille, est passé chez nous. Je le savais très au fait des enjeux climatiques liés à la mondialisation et à ce sujet particulièrement « inquiet » tout comme sa grande sœur, Manon et nombreux « jeunes » de leur génération. J’ai offert le livre à Camille comme j’aurais pu lui offrir un sachet de romarin : pour lui proposer un remède possible : la proposition de Latour de repenser et réinvestir « l’attracteur terrestre » comme l’antidote de cet impossible choix que nous propose la vie quotidienne entre une plongée « bigleuse » dans le global et un retour « bégayant » dans le local.

https://ouatterrir.fr/.

Démuni de mon propre Où atterrir ?, j’ai dû m’acheter un second exemplaire. Camille m’a dit quelques semaines plus tard qu’il n’avait pas « accroché ». L’écriture du livre emprunte la prose d’une fable philosophique qui n’est peut-être pas très accessible. Moins, certainement, que les dispositifs initiés par le consortium lié à l’ouvrage où les participants sont invités (via une boussole) à se situer vis-à-vis de leurs attachements terrestres, donc à situer les êtres dont ils dépendent et ceux qui leur sont dépendants.

Le dispositif parait génial, mais il nécessite une forte mobilisation d’énergie, de lieux, de gens. Moins cathartique, mais plus simple, plus accessible, plus léger, plus calme, j’ai pensé que le dispositif du journal de bord de ses attachements terrestres pouvait tout autant être valorisé. C’est ce qui m’a poussé à créer l’association, puis le site terragraphe.

Je n’ai pas encore proposé à Camille (ni à Manon d’ailleurs) de tenir un carnet de bord sur leurs attractions terrestres. Je m’imagine que cette proposition, venant de moi, leur paraitrait un peu lunaire. Aussi, c’est presque à défaut que terragraphe est né : c’est parce que je ne me voyais pas imposer à mes beaux enfants une méthode pour les guérir de leur angoisse climatique, que je me suis décidé à la proposer au plus grand nombre.

Aujourd’hui, je remarque que, même « au plus grand nombre », même sur ce site terragraphe.org, la terragraphie comme antidote à « l’angoisse terrestre » n’est pas affichée avec autorité. Le site propose surtout des exemples de journaux de terrain. La proposition reste volontairement modeste. C’est parce que l’on ne décrit « pas assez » ses attachements terrestres que l’impression de perdre pied l’emporte. Cependant, bien sûr, cet antidote terragraphique à ce « pas assez » n’est pas en soi une « panacée ».

Après la lecture hivernale du « petit » Où atterrir ? je me suis attaqué, durant l’été 2019 suivant, au « gros » Enquête sur les modes d’existence : Une anthropologie des modernes, Paris, La Découverte, 2012, 504 p.  Le choix de ce livre a été guidé par la présence dans son titre de l’expression « modes d’existence ». Cette expression me reliait à mon attachement à Gilbert Simondon et à son étude du mode d’existence des objets techniques et j’imaginais que le livre de Latour la prolongeait de proche en proche.

Je ne fus pas déçu, je n’imaginais pas un tel prolongement. Latour (qui se réfère aussi aux études de Souriau sur les existences moindres) passe en revue non pas le régime d’« un », mais de « quinze » modes d’existence. Au début du mois d’aout 2019, après deux-cents premières pages de lecture, j’ai commencé à comprendre le livre que je tenais entre les mains. J’ai décidé de ralentir ma lecture afin de reformuler chacun des paragraphes. Un mois plus tard, je terminai ma lecture avec un journal d’annotations de quatre-vingt-cinq pages. Au-delà du thème, j’ai aimé ce moment de formation livresque. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas attaché aussi longuement à une étude si restreinte.

C’est avec cette étude en tête que j’ai socialisé mon premier écrit terrragraphique.  Lors du mois d’octobre 2019, des chargés de mission du « pays » de la vallée du Loir (le terme « pays » renvoie aux lois Pasqua puis Voynet des années 1990) m’ont demandé d’écrire le compte rendu d’une journée de visite autour du thème de la paille (à laquelle ils m’avaient invité en tant qu’élu d’un village à énergie positive). J’ai écrit deux pages en prenant le point de vue de trois registres d’existence de la paille : la paille-industrielle, la paille-administrative et la paille-politique (ici). Quelques jours après avoir envoyé ce petit compte rendu, l’un des chargés de mission m’a demandé de ne pas le diffuser et sa direction m’a officiellement convoqué. J’ai été surpris par cette intimidation vis-à-vis d’un travail d’écriture que m’avaient commandé une structure que j’appréciais et que je ne voulais pas offusquer. Et je fus d’autant plus surpris que j’avais trouvé tout à fait salutaire de faire parler ces modes d’existence. J’avais donc fait une erreur dans mon dispositif.

Il y a un mois, au début de cette année 2021, pour poursuivre l’exploration des modes d’existence, j’ai créé un petit dispositif via le site terragraphe.org en proposant une mise en page où s’énoncent différents modes d’existence attachés à un lieu nommé, pour l’occasion, loinverlà. Le dispositif est encore complexe à saisir. Il mérite d’être compliqué. 

En décembre 2019, un trimestre après cette studieuse lecture de l’enquête latourienne sur les modes d’existence, nous sommes engagés avec des amis dans la bataille des élections municipales. Notre volonté de faire entrer notre commune dans une gouvernance participative et écologique m’a conduit à me tourner  « naturellement »  vers la lecture d’un autre Latour : Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, 1999. Entre autres moments très agréables et instituants, cette campagne électorale releva comment un groupe assez mal inspiré dans un moment assez critique (celui du premier confinement) peut laisser entrer, dans sa démocratie interne, « l’indiscutable » des sciences objectives tout en refoulant le « discutable » des sciences subjectives (des candidats, notamment). Elle releva comment une police des frontières peut naturellement se mettre en place (la censure de l’un de mes écrits analysant sa violence, je l’évoque un peu ici.) La lecture du livre du Latour accompagnant ce moment épique d’une façon quasi caricaturale (je lisais sur le terrain ce qui se vivait dans le livre), j’ai trouvé ce moment assez épatant et je me sens redevable, encore aujourd’hui, envers Latour et certains de mes colistiers.

Au début du premier confinement, une de mes sœurs, Emmanuelle, nous a conseillé la lecture d’un article de Latour publié dans la revue AOC : Imaginer les gestes barrières contre le retour à la production d’avant-crise. Ma sœur avait vu juste, l’article fut, par la suite,  abondamment commenté durant cet étrange printemps 2020. L’article propose un questionnaire qui, à la première lecture, m’avait paru simple. Mais en tentant d’y répondre, je me suis rendu compte qu’il fallait faire un gros travail sur ses implications. Il me paraissait impossible de le faire sous le coup d’une illumination, en une seule fois, mais peut-être, plus surement, le long d’un travail d’enquête ethnographique ou plutôt terragraphique. En fait, j’ai pensé qu’il manquait dans cet article une petite consigne : « tenez un carnet de bord sur vos attachements ».

La lecture de Face à Gaïa  ne correspond pas à un moment de recherche-action particulier. Je l’ai entrepris lorsque j’ai appris qu’une de mes nièces, Adèle, une dessinatrice, philosophe et activiste écologiste avait lu et adoré ce livre.  Je me suis dit que ce livre était devenu le classique d’une génération et même un « moment » que je voulais comprendre. J’avais une  appréhension en commençant cette lecture, car je craignais que Latour ne succombe, dans ce livre, à la vogue du prêche effondrementiste. Crainte vite déçue, si je puis dire : le livre ne me plaça pas, en tant que lecteur, devant un autre effondrement que celui de la dialectique du centre et de la périphérie.  C’est en tout cas sous cet angle que je résumerais les 398 pages de l’ouvrage tant cette issue de secours philosophique (pour moi familière : mon directeur de thèse en sciences de l’éducation, Remi Hess, a écrit un livre à ce sujet), ne tient plus devant l’hypothèse Gaïa. Selon cette hypothèse, il n’y a plus de spectateur, plus de rivage, plus de centre, plus de périphérie. Nous sommes partout impliqués face à elle. Elle est partout impliquée face à nous. Elle ? Gaïa, la terre ou encore le « terrestre » qui nous implique en tous lieux. Pourquoi nous rendons-nous compte que cette implication est devenue critique ? Car nous nous rendons compte qu’il n’y a pas d’autres Gaïa, pas d’autres terrestres, pas d’autres implications possibles. Qu’en faire ? Dans ce livre, Face à Gaïa, Bruno Latour ne dit pas autre chose que ce que pouvait écrire René Lourau à propos du froid ou de la violence : « lui faire face, rien de plus, rien de moins » (Lourau, 1999).  

Après cette lecture pas vraiment désopilante, je me suis penché sur un autre type de face-à-face tout aussi peu poilant : une « face masquée » à « germe sans face ».  Ce face à face toujours perceptible après ce deuxième semi-confinement du mois de novembre 2020 rendait incontournable (au point où j’en étais dans mon attachement à l’auteur) le livre de Latour : Pasteur. Guerre et paix des microbes.  Durant cette fin d’automne, je remarquais que je n’arrivais plus rien à écrire à propos du covid. Je remarquais, aussi, que j’en avais assez d’entendre les vibrions de l’information contaminer ma radio et que j’avais le droit de trouver un peu de calme dans la lecture d’un livre écrit trente-cinq ans plus tôt à propos d’une bataille menée, pour sa part, un siècle en arrière contre d’autres germes.

Lire Latour a ceci de déroutant que l’on peut s’appuyer sur aucune maxi transcendance. L’auteur n’est pas très sympa : on ne peut pas compter sur lui pour qu’il nous montre le gros Capitaliste (ou le petit Germe) se frotter les mains (ou les protéines) devant la perspective d’une épidémie qu’il a (qu’il a) de toute évidence planifiée ; ni comment la « Société » préfigure ce qui arrive ou comment la Science nous protège (ou nous rapproche) de la Nature. On se retrouve d’emblée comme Vendredi en train d’éprouver son ile, sa jungle « à ne pas savoir ce que c’est qu’une force, ni quel est l’état des forces en présence » (1985, p.242), ou bien comme William James à se contenter uniquement de « l’expérience, mais pas moins que l’expérience ». (2012, p.83).

Rien n’est pur dans cette expérience de la bataille contre les microbes. De sorte que le point de vue de l’expérience nous fait remarquer que le germe n’existe pas avant d’avoir été découvert, c’est-à-dire fabriqué dans sa pureté de germe par un ensemble de gestes, de dispositifs (génialement initiés par Pasteur) faits de « captation des intérêts d’un côté , théâtre de la preuve de l’autre » (1985, p.141). Et l’on saisit, ainsi, en suivant le fil de ce livre que « de même qu’un message téléphonique ne se maintient que le long d’un fil, les « idées » (et les découvertes) n’échappent jamais aux réseaux qui les fabriquent » (185, p.151).

La deuxième partie du livre Pasteur. Guerre et paix des microbes s’intitule Irréductions.   C’est un livre que l’on pourrait lire au revers du premier (comme ces livres que l’on retourne pour lire le revers de ce que l’on vient de lire). L’écriture ne suit pas le cheminement d’une enquête, mais celui d’un précis philosophique sur ce thème assez nietzschéen et surtout lefebvrien de l’irréductibilité. « Aucune « chose n’est par elle-même, réductible ou irréductible à aucune autre (1985, p.243) ». Dès la première phrase du précis, j’ai senti que j’aurai beaucoup de mal à interrompre ma lecture pour vaquer à d’autres occupations plus sérieuses. Revers de la médaille, la lecture fut si captivante que je ne l’ai presque pas comprise ni annotée. J’ai simplement souligné quelques phrases. Par exemple celle-ci, à  la page 334, à propos des scientifiques qui se bidonnent face à l’irréductibilité de l’incertitude des politiques :  «Plus surs d’eux que les autres ? Mais ils ont répété des dizaines de fois sur des modèles réduits et fait toutes les erreurs possibles. Comment ne seraient-ils pas plus surs que ceux qui font les choses en grand et une fois ? » Ou, au contraire, à propos des politiques qui s’inquiètent face à l’irréductibilité de la certitude des scientifiques :  « la démonstration est toujours de force, et les rapports de force toujours une mesure de la réalité, la seule mesure » (1985, p.345).

Deux autres phrases, encore : à propos de l’irréductibilité du réseau des choses :  « On ne va pas d’une table à l’autre par le concept de table, sans aiguillage, sans aiguilleurs, sans cheminots en grève, sans banquiers, sans commanditaires et feux orange dans le brouillard. » (1985, p.328), et de l’irréductibilité des savoir-faire : « il n’y a pas de savoirs – que serait-ce ? – mais des savoir-faire. Autrement dit, il y a des arts et des métiers. Bien qu’on dise toujours le contraire, c’est le métier qui détient la clé des savoirs et permet de ramener « les sciences » aux réseaux qui les constituent. » (1985, p.325).

À la fin de cette année 2020, en lisant ce précis d’irréduction, tout comme l’enquête sur la bataille de Pasteur, j’ai compris ce que Pascal Nicolas Le Strat m’écrivait six ans plus tôt (voir ci-dessus). J’ai compris de quelle manière, comme l’écrit Latour, la « sociologie reste sourde aux leçons des acteurs eux-mêmes » et pourquoi « il faut redéfinir cette science, non comme celle du social, mais comme celle des associations. De celles-ci on ne peut dire si elles sont humaines ou naturelles, faites de microbes ou de plus-value, mais seulement qu’elles sont fortes ou faibles. » (1985, p.72).

Dans ce livre réédité, les notes de renvoi sont nombreuses et souvent plus primordiales que le texte lui-même. Concernant par exemple, le thème du socius, j’ai souligné cette note : 

Voir Michel Callon et Bruno Latour, 1981, « Unscrewing the Big Leviathans how do actors macrostructure reality ». Si nous retracions dans un dictionnaire la lente dérive du terme socius et de ses significations associées ou successives, nous serions frappés de voir combien le sens de « social » n’a cessé de se réduire. Il démarre comme « association » et finit avec les « travailleurs sociaux » en passant par le « contrat social » et la « question sociale ».

La lecture du livre Aramis ou l’Amour des techniques fut plus reposante. Si pour Kostas Axelos, astronomiquement parlant, il y a des planètes ratées. Pour la RATP et Matra, « automatiquement » parlant, il y aura eu donc ce projet de métro-taxi raté : Aramis (Agencement en Rames Automatisées de Modules Indépendants dans les Stations). Puisque l’Économie est beaucoup trop grosse pour expliquer Aramis (1992, empl. 2384), Latour réunit plusieurs voix pour mener l’enquête :  la sienne, celle d’un jeune ingénieur, celle d’un sociologue « fin », celles des acteurs de l’époque, celles des documents, celle de divers réseaux, celles de divers objets, et même celle de Frankenstein…  Puisque « l’innovation doit intéresser au même moment des gens et des choses, c’est là toute sa difficulté » (1992, empl.1053), tout le monde enquête sur ce socius qui n’a pas pu se fabriquer. Les voix se mêlent sans accuser quiconque. Elles tendent plutôt à désensorceler un ARAMIS si purement imaginé qu’il ne pouvait se compromettre dans trop de sociaux, trop de techniques, trop d’humains et trop de non-humains. Lorsque j’essaie de condenser ce livre, dans mon esprit, je revois cette image, très pédagogiquement proposée par Latour, d’un joueur de scrabble si crispé sur son mot « pur » qu’il perd lamentablement la partie. J’ai trouvé cette image si parlante que je l’ai  utilisée pour commenter la dernière élection municipale de mon village dans un petit article nommé élection munici-scrabble  (ici).

Je suis actuellement en train de lire La Fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d’État. Je n’ai pas terminé l’ouvrage, je constate, pour le moment, que l’enquête est fabriquée à l’inverse de celle relatée dans Aramis. Si dans ce livre, Latour enquête pour retrouver le fil d’un « presque » socius qui n’a pas su trouver de lieu (notamment), dans la Fabrique du droit, on retrouve un ethnographe tout empêtré dans un lieu bien chargé d’où émerge à chaque geste, chaque papier et chaque parole un socius fait de droit.

Je me suis décidé à lire cette étude, car je dois préparer un cours sur le secret professionnel auprès de travailleurs sociaux. Lorsque je lis les manuels destinés aux étudiants, j’ai le désagréable sentiment que l’on présente le droit d’une façon magistrale et même majestueuse, comme un « cadre pur », comme un « droit » qui ne serait pas concerné par les « zigzagues » du travail social. J’ai bien aimé, en contraste lire ce long passage de la page 107 que je n’ai peut-être pas juridiquement le droit de citer si longuement :

« Que nul n’entre ici s’il croit à la transcendance du droit », voilà ce qu’il faudrait inscrire en haut de ce trop solennel escalier. Ni ange, ni démon, ni surhomme : d’ordinaire énarques, sans aucun autre instrument que des textes et des mots. Ici toute la qualité du travail tient dans les corps, dans la bouche et la voix, dans l’écriture et dans l’archivage, dans la conversation régulièrement entretenue, dans l’engraissage méticuleux des dossiers sous chemises grises ou jaunes. On comprend que les Romains aient été stupéfiés par la grandeur de cette immanence-là, si totalement différente des passions savantes, des enthousiasmes religieux ou politiques, des haines vivaces, des risques foudroyants de la stratégie. Un ravaudage, un tricotage, un grignotement incessant, patient, obstiné, piétonnier : une grisaille tellement plus belle et surtout tellement plus juste que les couleurs vives de la passion ».

Dans cette citation extraite d’un livre fabriqué en 2002, on découvre, au détour, le mot « ravaudage ». Latour lui donne une place centrale, dix-neuf ans plus tard, dans le dernier conte philosophique dont il est l’auteur et dont je fus, dès sa parution, l’un des lecteurs empressés.  Où suis-je ? La question entre en résonance avec le qu’est-ce que je fous là ? des institutionnalistes, ma famille. Elle m’est si familière, si banale que je pourrais ne pas la trouver à la hauteur si j’oubliais qu’il n’y a justement plus de hauteur. Où suis-je ? Latour propose cette question à ceux que le confinement a forcé à atterrir dans notre unique zone critique (beaucoup de lecteurs, donc).

En tant que terragraphe, j’ai tout d’abord lu le chapitre « 8 » consacré à la pratique de la description. Latour propose à son lecteur de décrire son territoire à l’endroit (c’est-à-dire par le bas, à l’envers d’une description cartographique). Rien de bien nouveau, à mes yeux, dans ce chapitre. Mais peut-être l’ai-je lu avec trop d’empressement ?  Ensuite, j’ai lu le reste de l’ouvrage avec le même empressement (en deux nuits). Ici, pas de doute, il y a bien du nouveau que je prendrais le temps, ultérieurement, de reformuler et trahir.

Un mot, tout de même, sur le ravaudage. C’est le geste technique de ceux qui doivent « se battre pour recréer un autre tissage des territoires que leurs ennemis ont abandonnés, après les avoir occupés et saccagés » (2021, p.147).  Je comprends que ces ravaudeurs s’opposent aux extracteurs, car ces derniers ne sont pas capables d’un geste technique au sens simondien du terme, mais plutôt d’un geste de spécialiste prisonnier « d’une relation avec l’objet déjà élucidée et divulguée ». (Un spécialiste incapable de fabriquer un socius avec un «objet non social »  (Simondon, 2007, p.263).

Latour propose de penser l’apprentissage des techniques de ravaudage que nous impose la crise sanitaire, comme une répétition, une propédeutique pour réussir les gestes de ravaudage qui s’imposeront lorsque le nouveau régime climatique paraitra une menace moins lointaine que la covid. Ces gestes barrières de ravaudage qui nous permettront de fabriquer un nouveau socius avec la planète, où sont-ils ? Où peut-on les observer et s’en inspirer ? Pour Latour, c’est « par la technique, étrangement, que l’on capte le mieux cette puissance inventive, dispersée, modeste, oui modeste, de Gaïa. Terre n’est pas verte, elle n’est pas primitive, elle n’est pas intacte, elle n’est pas « naturelle ». Mais artificielle de part en part (…) C’est dans chaque innovation, dans le détail de chaque organisation, de chaque machine, de chaque dispositif que se révèle le mieux l’intensité de Terre ». (2021, p. 163).   

Les auteurs du Cri de Gaïa laissent Patrice Maniglier conclure leur ouvrage par ce dernier souffle : « le siècle sera latourien » (p.221). Si le serment est exact, alors, il me faudra apprendre à résister à Latour (tout comme il m’a fallu apprendre à résister à Simondon, par exemple).  Il me faudra apprendre à lire les ennemis et les amis de Latour. Un de ces ennemis, le simondien Jean-Hugues Barthélémy attaque avec virulence Latour en lui reprochant « un relativisme non assumé ». Je ne sais pas si Barthélémy a lu l’enquête sur les modes d’existence. Je sais, par contre, que c’est le cas pour une des amies de Latour (celle qui lui a présenté Gaïa),  Isabelle Stengers, qui se dit embarrassée par le rangement un peu trop « cartésien » (je force le trait) des quinze modes d’existence de cette enquête. Trop relativiste, trop cartésien : voici pour les contours d’un Latour chaudement habillé pour l’hiver.

Pour ma part, je résiste à Latour en ne comprenant pas grand-chose aux dispositifs qui accompagnent ses derniers écrits. La plateforme collaborative sur l’enquête des modes d’existence, les théâtres de face à Gaïa, les boussoles d’Où atterrir ? Le questionnaire des gestes barrières. Vus de ma fermette sarthoise, tous ces dispositifs me semblent bien citadins et abstraits et je préfère m’en tenir à mon petit dispositif de carnet de bord. Pour citer Latour, « je succombe, peut-être, au péché mignon des intellectuels français, qui, depuis les années soixante, ne voient en toute chose que des textes ». À contrario, les dispositifs latouriens explorent le hors textuel, et, de fait, résistent à la prose de Bruno Latour lui-même, c’est évidemment tout leur intérêt.

Conclusion

Latour. Voilà  pour un tour d’horizon. Voilà  pour le « point d’étape » que je voulais faire depuis plusieurs mois. Voilà pour cette semaine. Voilà  pour ces cinq jours quasi complets d’écriture. Je laisse en réserve quelques idées que je veux laisser vieillir et je garde en réserve encore plus de lecture (je n’ai toujours pas lu, par exemple,  le « Cogitamus» de Latour que Swan Bellelle m’a conseillé il y a près de dix ans).

L’attachement à un auteur est-il incompatible avec la pratique d’une émancipation de la pensée ? Doit-on craindre le spectre d’un auteur comme d’autres craignent l’esprit d’une montagne ou d’un animal ? Certainement. Les schèmes des métamorphoses virevoltent en tous lieux. Cependant, si on les ignore, cependant, si l’on ne les installe pas quelque part (comme dans un texte par exemple), cependant, si l’on ne se rattache pas à eux par un moindre geste technique, ne prenons-nous pas le risque qu’ils nous chassent du terrestre, de cette zone critique que nous partageons avec eux ?

L’émancipation de la pensée, n’est-elle pas ce que revendiquent les modernes extracteurs ? Si c’est le cas, je préfère ravauder comme un non-moderne.  Pourquoi devrais-je taire qu’en écrivant cela, je me rattache à ce qu’écrit Bruno Latour ?   « Nous n’attendons plus du futur qu’il nous émancipe de tous nos attachements, mais qu’il nous attache, au contraire, par des nœuds plus serrés à des foules plus nombreuses d’aliens devenus membres à part entière du collectif en voie de formation. « Demain, s’écriaient les modernes, nous serons davantage détachés. » « Demain, murmurent ceux qu’il faut bien appeler non-modernes, nous serons davantage rattachés » ». 

Bertrand Crépeau Bironneau

Frédérique Aït Touati, Emanuele Coccia, Le cri de Gaïa, Penser la Terre avec Bruno Latour, La Découverte, 2021

Remi Hess, Centre et périphérie, (2ème édition), Economica, 2001

Bruno Latour, Pasteur. Bataille contre les microbes, Nathan, 1985

Bruno Latour, Aramis ou l’Amour des techniques, La Découverte, 1992

Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 1999

Bruno Latour, Factures/fractures. De la notion de réseau à celle d’attachement in André Micoud et Michel Peroni, Ce qui nous relie, éditions de l’Aube, pp. 189-208, 2000

Bruno Latour, La Fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d’État, La Découverte, 2002

Bruno Latour, Métier de chercheur. Le regard d’un anthropologue, Inra, 2010

Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence : Une anthropologie des modernes, La Découverte, 2012

Bruno Latour, Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte, 2015

Bruno Latour, Où atterrir ? : Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017

Bruno Latour, Imaginer les gestes barrières contre le retour à la production d’avant-crise, Paris, article AOC, 2020

Bruno Latour, Où suis-je ? : Leçons du confinement à l’usage des terrestres, La Découverte, 2021

René Lourau, préface de Face à la violence, participation et créativité, Raymond Fonvielle PUF, 1999

Gilbert Simondon, L’individuation psychique et collective, Aubier, 2007

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